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Familles d’Asie - Serbis

Un film de Brillante Mendoza (Philippines, 2008, 93 mn)
par Maïté Fréchard

La ville d’Angeles aux Philippines est pudiquement qualifiée de « City of Entertainment ». En clair, c’est un vaste bordel. Le cinéma, tout aussi déglingué que les bus qui passent dans la rue, n’est pas en reste.

Dans l’obscurité piquée du point rouge des cigarettes, on devine la faune des corps qui se caressent. Aux gémissements du film érotique répond un mot : « Serbis » que proposent les prostitués au fond de la salle assorti de détails anatomiques destinés à allécher le client.

Hors de la salle, en pleine lumière, tout va vite, très vite : tourbillon d’images rythmé par le vacarme de la circulation ; le sol bondit au plafond, le plafond vous tombe dessus ; angles improbables et perspectives biscornues.

Le cinéma s’appelle « Family » et la famille qui le gère est une tribu de personnages aussi attachants que pathétiques. On ne sait pas trop qui est le fils ou le frère de qui, la spécialité de la grand-mère étant de recueillir les gamins comme des chats perdus. Chacun joue son rôle dans la bonne marche du cinéma tout en essayant tant bien que mal de vivre sa vie. Un père fait la cuisine. Un jeune homme projectionniste et un autre, qui peint aussi bien les murs que des affiches, se battent pour le teeshirt d’un mort. Une adolescente essaie de faire ses devoirs sur un palier tout en s’occupant des tickets et un gamin espiègle derrière ses grandes lunettes parcourt les couloirs sur son tricycle. Et la matriarche est une femme vieillie, trompée, déçue, amère.

Sur ce petit monde règne une mère qui cavale partout qui a l’œil sur tout, s’occupe de tout, donne les ordres, règle les problèmes, distribue les gifles. Inlassablement, elle monte au pas de charge un escalier pour en descendre un autre dans ce labyrinthe de couloirs interminables débouchant sur des pièces étonnamment sombres et exigües.

Acteur omniprésent, l’humide. Il règne sur les moments les plus glauques : pus qui sort d’un furoncle, masturbation, moiteur des corps dans le lupanar, eau croupie qui recouvre le sol des toilettes bouchées, en parfaite résonance avec l’affiche annonçant la projection du film « Ébats mouillés ». Et c’est l’humide qui nous offre pourtant les trois seuls instants de calme du film. Moments de pure beauté, de pure sensualité, de pure tendresse. Au début du film, l’adolescente sort de sa toilette. Elle essuie longuement ses cheveux et son corps et se regarde dans le miroir brisé avant de choisir sa plus belle robe. Plus tard, c’est la matriarche qui prend un bain. Son corps avachi par l’âge brille presqu’autant que ses cheveux qu’elle rince encore et encore à l’eau claire avant d’aller à son tour se regarder dans le miroir brisé et retourner prendre majestueusement sa place derrière la caisse. Enfin, c’est la mère qui a découvert un graffiti proclamant qu’un certain Ronaldo est amoureux d’elle. Elle s’acharne d’abord à l’effacer avec un chiffon sec. Puis, dans la pièce au miroir brisé, elle essuie lentement la sueur sur son visage, caresse ses cheveux, retouche sa coiffure et se passe une touche de rouge à lèvres. Trois âges de la vie d’une femme, même caresse pure et sensuelle de corps féminins, antithèse des sordides caresses masculines de la salle.

Ah ! J’allais oublier la course à la chèvre égarée devant l’écran. Peut-être pour nous empêcher de céder à l’émotion ?


Autour du film : la critique du film, par Chandrasekhar Chatterjee ; interview du réalisateur ; biographie ; panorama du cinéma philippin ; bande-annonce.

Image du film. Tous droits réservés