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Familles d’Asie - Serbis

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Un film de Brillante Mendoza (Philippines, 2008, 93 mn)
par Chandrasekhar Chatterjee

Le chaos dans un cinéma érotique à Angeles – une œuvre atypique quasi inconnu il y a encore quelques années (la Quinzaine des réalisateurs avait projeté à Cannes son beau mélodrame John John en 2007 seulement), Brillante Mendoza est le porte-drapeau d’un nouveau cinéma philippin. Projeté cette année au FICA, le film Serbis (réalisé et monté en quelques semaines) permet de découvrir le talent indéniable de ce réalisateur.

Brillante Mendoza nous plonge au cœur d’un cinéma vétuste de la ville d’Angeles qui diffuse exclusivement de vieux films érotiques. À partir de ce lieu singulier le réalisateur nous révèle l’histoire plutôt simple et ordinaire d’une famille philippine. Ce cinéma où différents services (Serbis) se monnaient pendant la projection est l’endroit où vit la famille Pineda, qui exploite la salle, sert à manger et laisse libre cours aux rencontres en tout genre.

Au milieu des couleurs saturées, des mouvements saccadés et de la nuisance sonore du trafic urbain qui sert de fil musical à la totalité du film, nous découvrons progressivement les personnages de cette famille. La matriarche, Nanay Flor, séparée de son mari, a intenté un procès pour bigamie à son ancien compagnon. Après plusieurs années d’attente, la cour s’apprête enfin à rendre son jugement. C’est dans ce contexte que l’histoire commence. Pendant que Nanay Flor se rend au procès, sa fille Nayda accueille les jeunes clients du cinéma, et son gendre sert des plats aux rares clients du restaurant tout en surveillant leur jeune fils. Jewel, la fille adoptive, accompagne la vieille femme avant de venir papoter avec les clientes du cinéma. Alan, obsédé par son furoncle, apprend la grossesse de sa petite amie, tandis que Ronald, le projectionniste, profite de la disponibilité sexuelle des jeunes filles.

La scène la plus marquante et cocasse du film n’est pas parmi celles où nous voyons les personnages du cinéma se livrer aux petits jeux de séduction qui se muent rapidement en prostitution, mais plutôt celle où une chèvre perdue s’avance devant l’écran et perturbe les activités de la salle obscure. Cette présence impromptue de la simplicité naturelle de la chèvre dans un lieu où s’entremêlent les plus bas instincts, que cultivent en pleine conscience les êtres humains, fait converger deux milieux étrangers. Nous avons l’impression que tout le film repose effectivement sur les épousailles de deux corps hétérogènes qui ne peuvent se dissocier (comme ce graffiti d’amoureux que la mère n’arrive pas à enlever du mur). Et lorsqu’un fils de la famille s’enfuit rejoindre une procession religieuse, cette rédemption devient impossible et la pellicule s’embrase – cette dernière scène est justement un brillant exemple d’inventivité qui clôt remarquablement le film.

Avec une caméra brinquebalante dynamitant l’espace pour mieux nous y rattacher, Brillante Mendoza fait preuve d’un véritable talent pour nous faire visiter les méandres de ce « cinéma-bordel » en déliquescence qui est visiblement en passe de s’éteindre un jour ou l’autre. Malgré cela, nous ne qualifierons pas Serbis de glauque comme l’ont fait un bon nombre de critiques, c’est un film plutôt cru et tendre qui ne ferme pas les yeux sur la réalité sociale, où la prostitution masculine occupe une large place. La caméra à l’épaule, au moyen de longs travellings à la fois fascinants et chaotiques, le cinéaste, tout en employant l’omniprésence du son de la rue comme un cauchemar sans fin, nous livre une œuvre atypique, docu-fictive, pleine de souffles, entre la prose des situations et la poésie des instants plus charnels, plus ténus aussi.


Autour du film : critique du film Serbis, par Maïté Fréchard ; interview du réalisateur ; biographie ; panorama du cinéma philippin ; bande-annonce.

Image du film. Tous droits réservés