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Les brûlures de l’histoire - Les Murmures du vent (Sirta la gal ba)

Un film de Shahram ALIDI (Irak, 2009, 87 mn)

Par Marie-Claire VIDAL

Mam Baldar (dont le nom signifie « l’oncle ailé ») est un vieux postier qui sillonne les routes d’un Kurdistan ravagé par les massacres et les destructions, au volant de sa camionnette dont l’avant est décoré d’un cheval ailé.

Il apporte aux habitants démunis des villages isolés divers outils et objets qu’il a pu trouver, et diffuse depuis un haut-parleur juché sur son véhicule des informations sur la communauté traquée, et des messages personnels qu’il a enregistrés avec son magnétophone.
Un jour, un commandant des partisans, éloigné de chez lui, lui demande de se rendre à son village où sa femme est sur le point d’accoucher, d’enregistrer les premiers cris de l’enfant, et de lui rapporter la cassette. Mam Baldar reprend donc la route à la recherche de cette famille.

Le film commence par un carton évoquant les morts du génocide kurde par les troupes de Saddam Hussein. Le thème est donc tout de suite annoncé, pourtant dès les premiers plans le spectateur comprend que l’on va s’adresser à lui dans un langage cinématographique inhabituel, extrêmement composé, riche, pointu, tout-à-fait nouveau et fascinant.

On pensait qu’au cinéma tout avait été fait. Il faut croire que non, le style de Shahram Alidi étant parfaitement inédit. Il compose chaque plan comme un grand maître composerait une toile, et dans ses cadres très inventifs chaque élément a du sens et chaque place est parfaitement choisie. Le montage ainsi obtenu est si puissant, que le spectateur est plongé dans une observation hypnotique, qui lui permet de percevoir le sujet traité de l’intérieur et non de l’extérieur comme ce serait le cas devant des images montrant simplement les faits.

Par exemple, nous assistons à une fête de mariage, et quelques scènes plus tard nous parcourons les vestiges de cette fête manifestement interrompue par une intervention militaire. En ne montrant pas la brutalité des massacres, Alidi nous fait voir finalement ce que le génocide a de plus tragique : la perte, le gâchis, la destruction des projets et des perspectives d’avenir, le vide, le néant. Le spectateur est alors lui aussi plongé dans le néant, et dans la terreur de ce qu’il n’a pas vu et ne sait comment imaginer.

Mais le montage ne concerne pas uniquement l’image, il concerne également le son. D’ailleurs, comme le dit le titre, l’autre thème du film est la parole. La parole interdite. La parole que l’oiseau messager transporte dans le vent, ce vent que l’on entend tout au long du film et que l’on ne voit presque pas, mais qui est révélé par le messager lorsqu’il accroche des rubans à une branche et que ces rubans se mettent à flotter.

Il y a aussi ces femmes en noir qui se tiennent dans un champ où sont alignées des tombes à perte de vue. Les silhouettes des femmes ressemblent à celles des monticules, elles regardent l’objectif sans bouger, la musique en revanche est très agitée, et dans l’intervalle ainsi créé, bien qu’aucun mot n’ait été prononcé, beaucoup de choses sont dites.
Les voix qu’au contraire on entend mais on ne voit pas, ce sont celles diffusées par la radio. Radio interdite car elle diffuse des messages et des informations permettant à chacun de ne pas se sentir isolé et de garder la conscience de son peuple.

Ainsi, les soldats de Saddam Hussein traquent les habitants dont les radios sont réglées sur les fréquences illicites, et les postes de radio saisis sont pendus à un arbre, allumés. On les entend alors diffuser dans toutes les langues du monde, ce qui donne l’impression qu’ils sont vivants et que le fait de les pendre constitue un acte de torture.
Mais l’autre impression est que ces radios sont les fruits de l’arbre, que si on les tue, l’arbre en produira d’autres, qu’elles ne sont pas des entités séparées mais bien des éléments d’un tout beaucoup plus puissant, comme c’est le cas pour les Kurdes.

L’image est tellement belle et la réalisation tellement aboutie que l’on a du mal à imaginer que ce film a été tourné dans des conditions difficiles : des difficultés pour obtenir des autorisations car il n’y a pas vraiment de système administratif au Kurdistan, des difficultés techniques car il n’y a pas de laboratoire pour traiter les rushes, ou des difficultés artistique car l’inexistence de réseau électrique empêche d’éclairer et donc de tourner des scènes en intérieur.

Par ailleurs, en dehors des deux comédiens qui jouent le messager et sa femme, les autres acteurs du film ne sont pas des comédiens professionnels mais les simples habitants des villages où a eu lieu le tournage. Ce qu’ils jouent là, c’est donc ce qu’ils ont réellement vécu.

Dans un cinéma incroyablement maîtrisé pour un premier long métrage, Shahram Alidi réalise là un film qui est à la fois une prouesse technique, une performance artistique, et un discours puissant.


Autour de ce film : bande-annonce.

Image extraite du film. Tous droits réservés.