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Familles d’Asie - Changement au village (Gamperaliya)

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Un film de Lester James Peries (Sri Lanka, 1965, 108 mn)
par Véronique Halperin

Le cinéma de Sri Lanka, absent cette année de la sélection officielle en compétition, était néanmoins représenté grâce à la récente et brillante version restaurée de Changement au Village (Gamperaliya), un des premiers chefs d’œuvre (1965) du grand réalisateur Lester James Peries. Cette personnalité indépendante, discrète et néanmoins originale, issue d’un riche milieu intellectuel et culturel, a fêté en avril son quatre-vingt- douzième anniversaire.

Loin d’écraser la production cinématographique, il a suscité l’émulation des générations qui se sont succédées. Comme les cinéastes plus jeunes (Prasanna Vithanage, Ashoka Handagama, Vimukthi Jayasundara…), Peries ne s’est pas seulement intéressé au long métrage, mais a privilégié une approche artistique complète, englobant monde du théâtre, du court-métrage et du documentaire au service du jeune Government Film Unit.

Gamperaliya, troisième long-métrage sur dix-neuf de Peries en 1965, grand succès plus critique que commercial, en noir et blanc, s’intercale entre le premier Rekawa (La Ligne du Destin) et le superbe Nidhanaya (Le Trésor) qui offre de si belles résonances avec la production cinématographique contemporaine de Satyajit Ray au Bengale. Le scénario de Reggie Siriwardena adapte un célèbre roman de Martin Wickramasinghe, mettant ainsi en valeur le patrimoine littéraire cinghalais contemporain. Peries rencontra l’auteur dès 1963 et discuta avec lui de l’élaboration de son œuvre. « Pour lui, le cinéma, cela voulait dire des histoires simples, de l’action, des héros, de la romance. Il devait penser qu’un roman sérieux, touchant à la complexité des rapports humains n’était pas à la portée du cinéma… Je ne suis d’ailleurs pas certain de l’avoir vraiment convaincu ». Martin Wickramasinghe (1890-1976), s’attache dans ce qui est considéré comme le premier grand roman cinghalais, à la description des changements économiques et sociaux touchant le domaine d’un village du sud de l’île (on a pu parler de Gama Peries, c’est-à-dire de « Village de Peries »), thème qui rejoint les préoccupations de Peries, encore dans son dernier long-métrage Le Domaine en 2003. L’écrivain décrit un mariage arrangé entre Jinadasa, le célèbre Gamini Fonseka (1936-2004), et Nanda (Punya Heendeniya, au début de sa carrière). La jeune fille se soumet à cette union et au choix de sa famille, tout en étant amoureuse de Piyal, l’instituteur, d’un rang social inférieur au sien. Pourtant Nanda épousera son rêve de jeunesse, devenu un riche notable, après la mort de son premier mari. L’argument est l’occasion de décrire avec finesse la petite bourgeoise rurale, son déclin, le poids des traditions familiales dans le monde bouddhique et de l’héritage, ici le Domaine, thème récurrent de l’œuvre de Peries. M. Wickramasinghe expliquait sa référence aux auteurs russes et au plus intimiste d’entre eux, Anton Tchekhov : « pour moi, le plus important était le non dramatique, c’est là que se trouve vraiment le drame dans le cinéma. Les pauses, les silences, les mouvements des visages, les personnages qui s’arrêtent de parler ou qui expriment autre chose que ce qu’ils disent, tout cela correspond à mon univers, à ma vision. » (entretien dans Positif, septembre 2003).

Le Domaine (très belle architecture avec les traditionnelles vérandas et corridors), est un bel exemple d’architecture coloniale hollandaise. Longtemps cherché dans l’île par le cinéaste, il constitue un acteur important du film au même titre que les divers protagonistes évoqués.

Il y a cinq ans, L. J. Peries constatait aux Archives Nationales du Film à Colombo l’absence de trace du négatif image de l’original de son chef d’œuvre Nidhanaya (Le Trésor) et des mesures furent prises afin de préserver son autre grand film Gamperaliya durant six mois au Labo UCLA Film&Television Archive. Ce fut aussi l’occasion de revoir les sous-titres anglais et français à partir des dialogues originaux grâce à une universitaire, spécialiste de littérature cinghalaise, Manouri Jayasinghe.

La restauration remet en valeur la magnifique photo de William Blake utilisant pour la première fois la nouvelle pellicule Kodak « Doube X » de 250 ASA, pellicule en noir et blanc la plus rapide de l’époque. William Blake eut à résoudre le délicat problème des éclairages intérieurs. On sait que quarante ans plus tard pour son film controversé Aksharaya, Asokha Handagama fut lui aussi confronté au difficile problème de l’éclairage lors d’un tournage en décor naturel, alors l’immeuble le plus haut de la capitale Colombo.

Pour le plus grand bonheur des cinéphiles, Gamperaliya a pu être restauré grâce à la volonté et à la ténacité d’un homme et d’une équipe, celle de Laurent Aléonard d’Héliotrope Films.


Autour de ce film : extrait du film ; biographie du réalisateur sur Wikipédia.

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