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Francophonie d’Asie : Cinéma cambodgien (1960 - 1975)

Rétrospective de films et de documentaires
par Suppya Hélène NUT

Le festival de Vesoul a choisi cette année de célébrer le cinéma cambodgien en présentant une rétrospective de films et de documentaires réalisés par des metteurs en scène étrangers et cambodgiens et en organisant une table ronde offrant aux auteurs de s’exprimer.

Cette mise en lumière a permis au public vésulien de se familiariser avec un cinéma peu connu à l’étranger et qui, pourtant a produit plus de 300 films entre 1960 et 1975. L’année 1975 marque un arrêt brutal de toute forme artistique. Le pays n’est plus qu’un vaste camp de travaux forcés, ses habitants, devenus des serviteurs de l’Angkar (le parti unique révolutionnaire des Khmers rouges) envoyés dans les champs. Les intellectuels, les artistes sont systématiquement pourchassés, persécutés et massacrés. Parmi les gens du cinéma, seule une poignée d’entre eux a survécu et, parmi les quelques centaines de films produits auparavant, il n’en reste qu’une trentaine, en très mauvais état de conservation. La production cinématographique ne s’est jamais réellement relevée de ces événements dramatiques. Il y a eu un cinéma d’avant 1975, qui montre les années d’insouciance et de joie de vivre et un cinéma après 1975 qui porte les blessures de la révolution khmère rouge.

Les années 1960 en particulier se caractérisent par l’âge d’or du cinéma cambodgien avec une offre impressionnante de films. Phnom Penh, la capitale rassemble plus de trente salles de cinéma. La programmation offre plusieurs séances, du matin au soir, avec un billet d’entrée modique permettant à tout le monde d’y aller.

C’est un cinéma populaire en phase avec le goût des gens, qui met en scène des histoires d’amour qui se terminent toujours bien, qui revisitent des légendes telles que Puos Keng Kang, Sapp Seth, ou Tep Soda Chhan. Le public aime revivre les histoires légendaires et mythiques qu’il connaît par cœur. Beaucoup de spectateurs reviennent plusieurs fois lorsqu’un film leur plaît. Bref, le cinéma a remplacé les formes de théâtre traditionnelles des campagnes pour une nouvelle classe sociale, celle des citadins avides de nouvelles formes de divertissement. Lors des fêtes, il est même impossible d’acheter des tickets de cinéma tant la demande est importante. Il faut les réserver d’avance pour avoir le bonheur de voir son film préféré qu’on vient voir en famille ou entre amis.

Mais bien vite, la folie du cinéma atteint la campagne. Des projections sont organisées dans les pagodes, un simple drap suffit pour faire office d’écran et les gens, venus en famille installés sur leurs nattes peuvent s’enivrer du spectacle pour quelques riels.

Comme dans le théâtre traditionnel dans lequel puise le cinéma cambodgien, les rôles sont dévolus aux mêmes acteurs sans que ces derniers puissent en changer sous peine de déplaire au public. Ainsi, le rôle de « méchante » est toujours incarné par Saksy Sbong ou Mè Meun. Les acteurs les plus connus sont Kong Sam Oeun, Nop Nem, Chea Youthan, Meas Sam El et les actrices, Dy Saveth, Kim Nova, Vichara Dany, Neary Hem.

La particularité de ce cinéma populaire est l’insertion de scènes comiques. Ces dernières sont incarnées par des comiques qui ont certes un rôle secondaire mais de grande importance puisqu’ils sont chargés de « détendre » l’atmosphère dans des scènes où la tension est trop forte. Citons Trente Deux, Mandoline, Suy pour les hommes et Map Noya, la comique la plus connue alors.

Les chansons constituent une autre facette du cinéma cambodgien. Un film se doit d’avoir trois ou quatre chansons interprétées par les plus grandes voix de l’époque dont Sinn Sisamouth, l’homme à la « voix d’or », un monstre sacré qui a à son actif plus d’un millier de chansons. Des voix féminines comme Ros Sérey Sothea, Huy Meas sont autant d’éléments pour garantir le succès d’un film. Il n’est pas rare que les chansons des films soient devenues des succès populaires comme ceux des films Abdoul Kasem, ou An Euy Srey An.

Contrairement à d’autres cinémas asiatiques, les gens qui font du cinéma se sont formés sur le tas, apprenant au fur à mesure de leurs films. En effet, il n’existait pas à l’époque de formation cinématographique au Cambodge. Ce qui fait dire au metteur en scène Tea Kim Lun, que : « … Il fallait avoir beaucoup de talent pour pouvoir réussir. ». Les metteurs en scène comme Ly Bun Yim, Ngoun Heng, Yvon Hem savent aussi alterner les genres et portent à l’écran des histoires contemporaines comme Vil Ven Na Bang ou Lea Heay Duong Dara.

En effet, les scénarii sont écrits par de vrais écrivains qui ont trouvé un moyen de gagner mieux leur vie et une occasion de participer à un art visuel en pleine croissance. Certains sont même devenus des metteurs en scène reconnus comme Biv Chhay Lieng ou Ly Bun Yim.

Pour terminer notre tour d’horizon, il faut aussi rappeler les films réalisés par Sa Majesté Norodom Sihanouk dont Vesoul a choisi deux films La Forêt enchantée et La joie de vivre. Pour Norodom Sihanouk, il n’y a qu’un héros, le Cambodge qu’il choisit de montrer vu du bord de mer, de Phnom Penh la capitale, ou de la campagne cambodgienne. C’est un Cambodge à la fois réel et onirique, moderne et antique comme son film La forêt enchantée qui abrite un royaume peuplé d’êtres célestes, gardiens de la culture antique cambodgienne.

Aujourd’hui, à Phnom Penh, le Centre multimédia Bophana tente de sauvegarder ce patrimoine en collaboration avec le département du Cinéma du Cambodge. On peut encore y visionner ces films et regarder ces acteurs légendaires.


Autour de cet article : critique des films Don’t think I’ve forgotten, Francophonie d’Asie : Cinéma cambodgien.

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