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The télégram - Entretien avec Iskandar Usmanov

Entretien avec Iskandar Usmanov sur le cinéma tajik, réalisé par Rémy Dor (RD) et Sabine Breuillard (SB)

1. Кинематограф в Таджикистане зародился в тридцатые годы прошлого столетия. Что вы можете сказать о фильмах этого периода ?
RD. Le cinéma tajik est né dans les années 30 : comment jugez-vous les films de cette époque ?

Iskandar Usmanov. Je n’ai pas de connaissances particulières sur l’histoire du cinéma tajik, mais je peux dire ceci : l’un des plus grands réalisateurs tajiks fut Kamil Yarmatov. Tous les progrès du cinéma tajik actuel sont redevables aux films de la période soviétique. Mais bien sûr l’URSS, ce n’est pas le Tajikistan. Cependant nos amis russes ont fait un travail extraordinaire. Ce n’était pas facile à cette époque. Dans les années 40, on a fait un film à partir des œuvres de l’écrivain Ayni. Chaque scène a été photographiée et les photos accrochées sur un tableau afin de pouvoir travailler sur chaque séquence. C’était vraiment une leçon méthodologique. Un film célèbre de Yarmatov est intitulé Emigrant. Il a été tourné en 35 ou 36. C’est l’un des premiers films des studios Tajikfilms.

2. Киностудия « Таджикфильм » была государственной. А кто теперь финансирует таджикское кино ?
RD. Autrefois les studios Tajikfilms appartenaient à l’État, aujourd’hui qui finance le cinéma tajik ?

Iskandar Usmanov. C’est une question très difficile. C’est vrai que les studios Tajiksfilms appartenaient à l’État, aujourd’hui encore ils sont nationalisés. Ils continuent à produire mais pas autant qu’avant bien sûr. La grande époque c’était dans les années 80 : les Turaev, Taher Sabirov, Margarita Kasimova se sont fait un nom. Il y a un problème, un défaut, qui est apparu au moment où l’URSS a implosé. C’est la même chose dans toutes les ex-Républiques : c’est de trouver de l’argent. Aujourd’hui, l’État aide un peu mais pas beaucoup, faute de moyens. Nous autres, producteurs et réalisateurs de films somment heureux du soutien apporté par les institutions et entreprises étrangères qui travaillent au Tajikistan et contribuent au développement de la culture. Nous leur soumettons les projets et ils accordent une certaine somme. Nous sommes heureux de cette aide. Par exemple la Swiss Development Company, la SDC, m’a aidé à produire ce film Telegramm. Et puis il y a la Fondation Soros. Il faut aussi mentionner l’Ambassade de France : malheureusement je n’ai pas bénéficié de son aide faute d’avoir pris contact, mais des amis à moi ont obtenu un soutien.

3. Вы можете рассказать нам о себе : где вы учились, какие фильмы вы уже реализовали, какие у вас планы ?
RD. Pouvez-vous nous parler de vous : où avez-vous étudié, quels films avez-vous réalisé, quel est votre parcours ?

Iskandar Usmanov. Je suis né à un endroit qui s’appelle Kan-i Badam, c’est-à-dire « là où il y a beaucoup d’amandiers », et, depuis que je suis tout petit, j’ai toujours rêvé de travailler dans le cinéma. Après mes études secondaires, je suis entré à l’Université Lénine de Douchanbé en 1988. Je me suis inscrit à la Faculté de Philologie en langue et littérature russe, dans les départements de traduction et de journalisme. Mais mon intérêt personnel portait toujours sur le cinéma. En 1995-96, après la guerre civile, j’ai commencé à écrire des scénarios. J’ai travaillé à droite à gauche, un peu partout au Tajikistan. Petit à petit les choses ont mûri et ensuite l’idée du film s’est imposée.

4. Вы привезли на фестиваль ваш фильм. Что вы хотели передать , сказать зрителю вашим фильмом ?
RD. Pouvez-vous nous dire quel est le message du film que vous présentez au XIXème FICA ?

Iskandar Usmanov. Le sujet principal du film porte sur la solitude, un thème universel. Par exemple, le héros du film, ce jeune homme qui quitte son village pour venir dans la capitale afin de devenir acteur, a une vision élevée de cette fonction, être un acteur célèbre. Mais, au moment où sa mère meurt, il prend conscience qu’il est désormais seul. Il avait tout pour réussir, mais tout à coup il perd absolument tout quand sa mère meurt. C’est-à-dire que dans notre vie, lorsque nous avons un désir très fort, un projet auquel nous tenons énormément, nous construisons un univers : nous souhaitons que tout aille bien, que le monde nous épargne pour que les choses se déroulent comme nous le souhaitons. Nous devenons aveugles, nous sommes prêts à tout pour réaliser notre rêve, la trahison, le mensonge, et nous ne réalisons pas ce que nous sacrifions à cette fin.

5. SB. Votre film m’a beaucoup plu parce qu’il sonne juste. Comment avez-vous choisi vos acteurs ? Est-ce que ce sont des professionnels ?

Iskandar Usmanov. Dans mon film, il y a des acteurs professionnels. Mais, voyez-vous, j’ai tourné ce film à l’endroit où je suis né, dans la région où j’ai grandi, et bien sûr cet endroit je le connais parfaitement. Car si les choses ne venaient pas du cœur, ce film n’aurait pas pu être fait. On ne peut pas dire de mensonge. Et en fait, j’ai trouvé sur place les gens dont j’avais besoin. Je me suis efforcé de faire que ce film, pour moi, pour vous, pour les autres, pour les gens d’à-côté, il y ait quelque chose à y trouver ; que ce film soit un miroir qui vous reflète, qui reflète votre voisin, qui reflète son voisin, etc. Et quand j’ai raconté aux villageois le projet, les gens se sont impliqués : « moi je peux jouer dans votre film ! ». Vous savez, pour un petit village, le tournage d’un film c’est un événement énorme… Personne n’a jamais tourné de film dans ce village. Les habitants ont participé avec plaisir, avec joie. Ils m’ont dit : « Montrez-nous comment ça se passe, comment vous faites pour tourner ». Et tout le monde est venu me voir : Iskandar, prends-moi dans ton film, je suis prêt, s’il le faut je porterais la caméra, je préparerai le thé, mais il faut absolument que je sois dans le film. Des gens sont venus me voir : « Aujourd’hui vous êtes nos invités, nous voulons absolument préparer à manger pour tous les cinéastes. C’est notre cadeau pour vous, pour le film… » Et ils ont offert gratuitement à manger pour trente personnes. C’est ça l’hospitalité !

6. SB. Vous avez montré votre film au Tajikistan, quelles ont été les réactions ?

Iskandar Usmanov. Ce film a été très bien reçu. Voyez-vous, d’après moi, mon rôle est de faire des films. Et je dis au spectateur : à toi de juger, ce que tu as compris tu l’as compris, moi je n’interviens pas là-dessus. Et quand les gens sortent du cinéma, ils forment des groupes et je vois qu’ils discutent, qu’ils échangent leurs points de vue : j’en suis très heureux. Parce que c’est ça ma mission. Je donne quelque chose à ingurgiter, pour que les gens réfléchissent après. C’est un film d’aujourd’hui, un film qui porte sur la vie actuelle. Aujourd’hui au Tajikistan, beaucoup de jeunes sont au chômage, ils quittent leur village pour venir dans la capitale, et ils ne trouvent rien à faire. Beaucoup partent vivre en Russie. C’est une vie ordinaire que j’ai montrée, c’est comme ça que ça a été reçu. Je ne suis pas un critique de cinéma.

7. SB. Comment avez-vous écrit le scénario ?

Iskandar Usmanov. J’ai d’abord écrit deux histoires. Puis je suis allé dans mon village natal, j’ai rencontré les gens, les notables, et j’ai décidé de fusionner les deux histoires. J’ai créé un fil conducteur pour relier les deux histoires, pour qu’elles arrivent à une conclusion commune. Et voilà comment s’est fait le scénario. À partir de ce que j’ai entendu. L’histoire du film, ce n’est pas quelque chose d’il y a quinze ans, cela vient de se passer. J’ai tout noté. Et pour finir le scénario est basé sur ce que j’ai recueilli.

8. SB. Dans quels pays d’Asie Centrale avez-vous montré ce film ?

Iskandar Usmanov. Je l’ai montré au Qazaqstan, bien sûr au Tajikistan, en Inde… Au Vietnam il a reçu le prix du meilleur metteur en scène. Mais vous savez, pour moi, le plus important ce ne sont pas les jurys, ce ne sont pas les prix, ce sont les réactions du public.


Autour de cet entretient : critique du film The Telegram.

Image extraite du film et portrait d’Iskandar Usmanov. Tous droits réservés.