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CENTENAIRE DU CINÉMA INDIEN - Mr. & Mrs. 55

Un film de Guru Dutt (Inde, 1955, 157 min)

Par François-Xavier Durandy

Dans le cadre de la rétrospective consacrée au centenaire du cinéma indien, le FICA a présenté Mr. & Mrs. 55, comédie de mœurs de Guru Dutt (1925-1964).

Du plus célèbre réalisateur de langue hindie, beaucoup plus connu en Inde que Satyajit Ray, on a surtout retenu les quatre derniers films :

Pyaasa (l’Assoiffé, 1957)
Kaagaz ke Phool (Fleurs de papier, 1959)
Chaudhvin ka Chand (चौदहवींका चाँद/ 1960 ,چودہويں کا چاند )
Sahib, Bibi aur Ghulam (Le Maître, la maîtresse et l’esclave, 1962)*

Mais que dire de Mr. & Mrs. 55 ? Faut-il en faire le dernier de ses films mineurs ou le premier à pouvoir prétendre au titre de chef-d’œuvre ? Ce qui est sûr, c’est que tout en tranchant dans une filmographie marquée par la mélancolie, Mr. & Mrs. 55 est une œuvre charnière, semblant contenir en germe tous les ingrédients qui feront le succès de ces quatre derniers opus.

Preetam (Guru Dutt) est un dessinateur de presse sans le sou, qui vivote aux crochets de son ami Johnny (Johnny Walker). Il s’éprend d’Anita (Madhubala), riche héritière vivant sous la coupe d’une tante tyrannique, Sita Devi (Lalita Pawar). Féministe enragée, celle-ci nourrit pour sa nièce des ambitions aussi grandes que sa haine est farouche pour la gent masculine. Or le testament laissé par son père stipule qu’Anita ne pourra hériter de sa fortune que si elle est mariée à 21 ans, ce qui ne laisse à la jeune femme qu’un mois pour convoler en justes noces. La solution : organiser un mariage blanc et civil, puis demander le divorce sitôt le pactole en poche. Ne reste plus qu’à trouver un mari, soumis et désargenté de préférence...
Dès les tout premiers plans, on reconnaît l’image particulièrement soignée du chef opérateur V. K. Murthy, considéré comme l’un des plus grands directeurs photo du cinéma indien : longs travellings, plans rapprochés caractéristiques et un noir et blanc sublimement contrasté.

Quelques minutes plus tard apparaît Guru Dutt, fine moustache et costume élimé, dormant dans la rue comme le poète crève-la-faim de Pyaasa. Dans son sillage, l’impayable Johnny Walker, qui déploie tout son talent comique, servi par les savoureux dialogues d’Abrar Alvi. Le ton est léger, enlevé et brillant, ce qui a valu à Mr. & Mrs. 55 d’être souvent comparé aux grandes comédies hollywoodiennes.

L’un des aspects les plus réjouissants du film est sa bande originale, particulièrement riche et variée : on y entend une chanson comique (Jaane kahan mera jigar gaya ji), une lente et poignante complainte amoureuse (Preetam aan milo) mais aussi un qawwali (Meri duniya lut rahi thi), un chant folklorique (Ab to jee hone laga), un air de jazz et même un tango (Neele asmane) ! Les chansons sont interprétées par Geeta Dutt et Mohammed Rafi, les deux chanteurs les plus doués de leur génération.

Mr. & Mrs. 55 a pourtant ses détracteurs. C’est qu’en faisant le procès de l’occidentalisation des mœurs, à laquelle il oppose le modèle de la famille traditionnelle, Guru Dutt semble défendre le patriarcat le plus réactionnaire. Sita Devi, la tante de l’héroïne, est une harpie hystérique dont la cause féministe est dépeinte sans grand souci de nuance. Son antithèse apparaît dans la seconde moitié du film, sous les doux traits de la belle-sœur de Preetam, épouse hindoue traditionnelle, toute dévouée à son époux, qui, s’il l’aime bien, ne la châtie pas moins mal : à Anita qui lui demande s’il lui arrive de se faire battre, elle répond dans un sourire, ajustant le pan de sari qui lui voile le visage : « Quand on mange du riz, il arrive qu’on tombe sur un caillou. On n’arrête pas de se nourrir pour autant. » Le mot est fin mais il est resté en travers de la gorge d’une bonne partie du public.

Il serait pourtant dommage, et même injuste, de réduire Mr. & Mrs. 55 à cette maladresse. Quand on se souvient que le film a été tourné dans les toutes premières années suivant l’Indépendance, on comprend qu’au-delà d’une comédie brillamment menée, Guru Dutt délivre un plaidoyer pour une Inde apaisée, confiante et fière de ses valeurs. La liberté n’est pas toujours celle que l’on croit.

* Ces quatre films sont visibles en intégralité sur Youtube. Pyaasa et Sahib, Bibi aur Ghulam sont disponibles en DVD (Carlotta).


Autour de ce film : extrait.