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SUR LES ROUTES D’ASIE - Voyageurs et magiciens

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Un film de Khyentse Norbu (Bhoutan, 2003, 108 mn)

Par Rémi DOR

Remarque liminaire n°1 :
Jamais je ne suis allé au Bhoutan ni n’aurais sans doute l’opportunité de m’y rendre, mais ce film inspirerait à un caillou le désir d’aller rouler sa bosse en ce pays.

Remarque liminaire n°2 :
Jamais, depuis Artémidore d’Ephèse au deuxième siècle après JC, n’a-t-on fait de présentation plus sagace de l’oniroscopie (qui provoque le rêve).

Le film est un road movie, habile entrelacs de deux histoires, celle de Dondup, fonctionnaire des PTT bhoutanaises qui rêve de partir aux États-Unis pour gagner bien mieux sa vie, et celle de Tashi, paysan qui rêve de quitter son village pour séduire bien plus de filles.

Il démarre sur une belle scène de tir à l’arc : on sait combien le bouddhisme – pas seulement zen - attache d’importance à cette activité. Le héros du film, Dondup, se contente de regarder, il ne participe pas, contrairement à ses collègues et au directeur du bureau de poste. Façon de nous donner à comprendre qu’il est moderne et au-delà des pratiques traditionnelles. En fait il souhaite partir aux États-Unis et attend pour cela la réponse à sa demande de visa. Un peu plus tard, dans sa chambre, il détaille à un collègue son projet, tout en faisant une séance de musculation des triceps devant un poster de la pulpeuse Ruby Stardust, dont il voile et dévoile au cours de son exercice les formes généreusement offertes ; un peu plus loin, sur le mur : une affiche de recrutement de l’armée américaine.

Arrive enfin de la capitale la lettre qu’il attendait. Il aimerait bien se précipiter, mais son supérieur le fait poireauter pour lui accorder son autorisation. Il y a du chemin pour parvenir à la route goudronnée : il doit s’arrêter en raison d’une cérémonie d’inauguration d’une maison. Des groupes séparés d’hommes et de femmes hissent et redescendent un énorme pénis en bois. Rite évident de fécondité ; mais souvenir possible d’un usage bhoutanais ancien la bomena qui permet à tout homme de franchir le mur de la maison pour rentrer dans la chambre des femmes. Résultat des courses, Dondup rate le car qui devait l’emmener à Timphu. Il est forcé de partir à pied dans l’espoir d’arrêter un véhicule. L’attente est marquée par une alternance de gros plan sur Dondup et de plans larges sur le magnifique paysage sauvage. Dans le ciel un vol de grues cendrées. Là-dessus arrive un vieillard qui s’en va vendre ses pommes à la ville – ce qui nous apprend que le mot « apple » est passé en dzongkha. Ce vieillard exhorte Dondup à la patience et le met en garde contre les « fantômes de la route ». Ce conseil porte sur le présent, puisqu’ils vont devoir bivouaquer, et surtout sur le projet du jeune homme. Pour faire passer la nuit, le lama commence à raconter une histoire en s’accompagnant d’un luth bhoutanais. Tashi, jeune fermier veut changer sa vie (comme Dondup). Il est paresseux, au contraire de son frère cadet Karma. C’est une situation classique de conte. Karma fabrique une potion qui expédie son frère dans le monde des rêves : leur âne se transforme en cheval qui, dans un galop effréné emporte Tashi. Il est finalement désarçonné et nous le laissons dans une forêt inconnue. Retour à Dondup qui est pris en stop avec le lama par un camion qui se rend à Punakha. Dans le fond du camion un ivrogne inspire à Dondup cette réflexion :
« Moines et ivrognes ne doivent pas être pris au sérieux ». C’est sans doute une façon de penser moderne ! Le camion tombe en panne et, pendant que le chauffeur répare, le lama continue son histoire : Tashi arrive à une cabane isolée où vit un robuste vieillard, bûcheron de son état, marié à une jeune femme sculpturale, Deki. Tashi cherche à quitter la cabane pour regagner son village, mais tourne en rond dans la forêt et se retrouve à son point de départ – non sans que nous ne nous soyons gorgés de beaux paysages de sylve, dans un chœur de voix diphoniques divin.

Retour à la route : Dondup est rejoint par un fabricant de papier tibétain et sa fille. Aujourd’hui, dixit le papetier, les affaires marchent mal : les gens préfèrent le papier occidental.

Retour au rêve : Deki prépare un bain au vieux : le bassin de pierre est chauffé avec des cailloux brûlants. Deki propose à Tashi de profiter de l’eau mais, galamment, ce dernier lui cède sa place. La scène du bain est suggestive : on ne voit que la nuque de Deki et son geste de dénouer son chignon, mais cela suffit à amorcer le désir de Tashi. Ils ont une liaison. Quelques semaines plus tard, elle découvre qu’elle est enceinte. Tashi lui propose une potion contraceptive, mais elle refuse. Comme le vieux commence à avoir des soupçons, ils décident de l’empoisonner. La scène du dîner est l’occasion d’un jeu d’acteur fantastique : série de gros plans sur chacun des personnages où les émotions fluctuent à toute vitesse. Pendant que le vieux se tord de douleur (on ne saura jamais si le poison fut réellement efficace), Tashi s’enfuit et Deki, désespérée, se jette dans la rivière.
Réveil : Là-dessus Tashi se réveille, comprend que ce n’était qu’un rêve et rentre sagement chez lui. Là-dessus Dondup ouvre les yeux et découvre que la fille du papetier, ravissante, vaut toutes les Amériques du monde.
Conclusion du lama : « Une fleur de pêcher n’est belle que parce qu’elle est éphémère ».

Conclusion de Rémy Dor : E ma ho ! Ô merveille ! Ce film est un bijou : l’histoire est belle, les acteurs sont beaux, les paysages sont beaux, la musique est belle… Si j’étais vous je n’hésiterai pas à dépenser quelques ngultrums dans la salle de cinéma bhoutanaise la plus proche !...


Autour de ce film : bande-annonce.

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