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All Apologies (爱的替身 ai de ti shen)

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Un film d’Emily Tang (Chine, 2012, 86 mn)

Par Boris Elaiba

Pour son troisième film, Emily Tang (Conjugation, 2001 ; Perfect Life, 2009) a choisi le décor des régions rizicoles du sud de la Chine. Dans une petite bourgade de la province du Guangxi, la vie s’écoule paisiblement.

Qiaoyu et son mari Heman sont les parents une petite fille. Leur voisine Yun Zhen vient souvent acheter des provisions dans leur petite épicerie, tandis que le mari de celle-ci, Yonggui, travaille sur les chantiers de la grande ville de Guilin. Zhuang, le fils de ces derniers, est un garçonnet espiègle, préférant s’amuser plutôt qu’être assidu à l’école. Son père, cependant, a réussi à l’inscrire dans le meilleur établissement de Guilin et rentre au village le chercher. Ce jour-là est semblable à tous ceux qui ont précédé : contraint et forcé par sa mère, Zhuang s’est rendu à l’école, puis, les cours finis, il a joué avec ses amis dans les rizières qui bordent son village. Sur le chemin du retour, croisant Heman sur son cyclo-pousse chargé de marchandises, il décide, malgré l’interdiction de celui-ci, d’y monter subrepticement et de s’accrocher au chargement du véhicule. Ce qui aurait pu n’être qu’un jour parmi tant d’autres dans la vie de ces gens ordinaires, se transforme en tragédie. Le cyclo-pousse de Heman est heurté de plein fouet par un camion, et l’enfant est tué sur le coup.

Ainsi débute All Apologies, le film d’Emily Tang. Inspiré de ces drames dont le quotidien est rempli, il est au premier abord l’histoire d’une famille détruite par la mort de son unique enfant. Mais cette catastrophe est plurielle. Telle une vague déchaînée, elle emporte tous les acteurs impliqués. Yonggui est fou de douleur et de rage en apprenant que son épouse, s’étant fait ligaturer les trompes, ne peut plus concevoir d’enfant. Yun Zhen est ainsi abandonnée à sa souffrance par son mari. Heman et l’innocente Qiaoyu ne sont pas épargnés par le drame, le premier parce qu’il a perdu l’usage de ses jambes dans l’accident, la seconde parce qu’elle doit verser aux parents éplorés un dédommagement dont le montant est si élevé que les maigres fonds de son épicerie y suffisent à peine. Cependant, le fardeau que porte Qiaoyu est double, non seulement elle doit s’occuper de son mari estropié et payer les frais exorbitants de l’hospitalisation, mais elle est également écrasée par la culpabilité, se sentant en partie responsable de la mort de Zhuang.

La tragédie prend alors une tournure inattendue et dépasse ce que l’on pourrait prévoir dans pareille situation. La véritable désintégration des deux familles a lieu lors de l’odieux « marché » que Yonggui impose à Qiaoyu : complétement ivre, celui-ci s’introduit par effraction chez elle et la viole, arguant du fait qu’elle lui « doit » un fils. Emily Tang dépeint ainsi avec brutalité la façon dont un bouleversement peut engendrer les outrages les plus abjects. Pourtant, de ce viol s’ensuit un jeu étrange entre les deux protagonistes, Qiaoyu est tombée enceinte et Yonggui la fait venir à Guilin. Ils emménagent tous deux dans un appartement loué à l’occasion.

À travers ces différentes scènes, l’objectif de la réalisatrice est de conduire le spectateur à s’interroger, sans qu’elle-même esquisse de réponse aux questions soulevées. La première des questions que l’on est amené à se poser a trait bien évidemment au sujet de l’enfant unique en Chine. Mais d’autres questions apparaissent en filigrane, comme par exemple la place de la femme dans la société chinoise, ou encore la situation des travailleurs-migrants dans cette Chine où les liens sociaux ont été mis à rude épreuve par l’industrialisation. Le propos de la réalisatrice n’était pas de faire une œuvre engagée. Si dénonciation de certaines politiques il y a, celle-ci ne peut être qu’implicite, dépendant surtout de la libre appréciation du spectateur.

Que l’on soit ou non sinologue, on ne peut rester insensible face à ces personnages, si ordinaires et si humains, conduits parfois à faire des choix auxquels ils n’auraient jamais pensé si l’équilibre de leurs vies n’avait été rompu. Ainsi, Yang Shuting, l’actrice qui joue Qiaoyu, donne progressivement à celle-ci la stature d’une véritable héroïne de tragédie. La discrète Qiaoyu affronte l’adversité sans ployer, donnant parfois au film l’allure d’un hymne au courage des petites gens. Assurément, un film à voir.


Autour de ce film : interview vidéo ; filmographie ; bande-annonce.

Image extraite du film. Tous droits réservés.