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FICA Vesoul

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REGARD SUR LE CINÉMA INDONÉSIEN

L’Indonésie à travers son cinéma

Par Boris Elaiba

Le FICA est remarquable en ce qu’il permet chaque année de faire découvrir des dizaines de films qui ne passeront pas sur nos écrans. Ce 19e FICA n’a pas fait exception à la règle.

Il a ainsi été marqué par une formidable rétrospective sur 60 ans de cinéma indonésien, brillamment orchestrée par le critique Bastian Meiresonne. Le spectateur n’avait qu’à se laisser porter par une folle énergie pour avoir le bonheur de découvrir un cinéma méconnu, pour ne pas dire inconnu.

Malgré les difficultés techniques en tous genres, 21 films ont pu être présentés au public vésulien. Et tous dévoilent les multiples facettes de l’Indonésie, entraînant le spectateur dans un merveilleux voyage. Tous ces films sont aussi éloignés que possible les uns des autres, mais ils ont un point commun : ils nous informent sur l’Indonésie à travers les prismes de l’histoire, de la vie courante et de la métaphore.

La métaphore se retrouve ainsi au cœur de plusieurs films très contemplatifs, faisant appel au ressenti du spectateur, lequel se retrouve happé par l’atmosphère presque intemporelle de ces films (on citera Whispering Sands de Nan Achnas, The Rainmaker de Ravi Bharwani et The Mirror Never Lies de Kamila Andini, sans parler d’Atambua 39°C de Riri Riza, dont on ressort véritablement hypnotisé par la qualité de la photographie). Cette intemporalité ne déconnecte cependant pas les films de la réalité qu’ils décrivent, voire dénoncent. Au contraire, elle ne donne que plus de force au message qu’ils véhiculent, à tel point que certains sont censurés en Indonésie. The Rainmaker en est un parfait exemple : du jeu d’acteurs au coup d’œil du réalisateur, tout y est sublime sans que rien n’y bouge, la critique acerbe contre les autorités ne s’en fait que plus ressentir, forçant celles-ci à censurer cette véritable œuvre d’art. Aussi, métaphore et critique sociale apparaissent-elles comme indéniablement liées.

La plupart des films projetés n’étaient pas aussi empreints de symbolisme mais s’attachaient à décrire sans fard certaines réalités sociales indonésiennes. Mais tous ces films abordent un même sujet à travers différents thèmes : la condition des femmes et les rapports de genres dans la société indonésienne. En plus des trois films précédemment cités, nombreux étaient ceux qui mettaient en avant les femmes. Cette place accordée aux femmes tranchait avec la quasi-absence des hommes dans ces films. Il ne faut bien sûr pas prendre la société indonésienne comme un tout homogène et cette importance accordée aux femmes dans certains films n’est que le reflet de sociétés anciennement matriarcales. Néanmoins, un film comme Love for Share, de Nia Dinata, ou encore le très intéressant documentaire Miss or Mrs ?, de Lucky Kuswandi, montrent avec force tous les carcans sociaux qui restreignent la liberté des femmes indonésiennes, tout en mettant en exergue l’absence paradoxale des hommes. La domination masculine se fait pourtant bien sentir : Lucky Kuswandi explique ainsi que le système de représentations mentales indonésien considère qu’une femme non mariée, une miss, n’est qu’une femme pas encore mariée, pas encore Mrs, et qu’à ce titre il est immoral qu’elle ait des rapports sexuels pré-maritaux, elle n’a donc pas à consulter de gynécologue. Nia Dinata montre, quant à elle, à travers les portraits qu’elle fait de trois femmes de milieux sociaux différents, que la polygamie est susceptible de toucher toutes les couches sociales, dévoilant toute l’hypocrisie de la domination masculine en Indonésie.

Bien entendu, tous les films sociaux n’ont pas pour cheval de bataille les rapports de genres, mais ils s’attachent avec la même énergie à expliquer les phénomènes sociaux qu’ils étudient. The Blindfold de Garin Nugroho se penche ainsi sur le recrutement des groupes islamistes en Indonésie, ce qui a valu au réalisateur d’être menacé de mort ; Teddy Soeriaatmadja, dans Lovely Man expose les tribulations d’un travesti dans les rues de Jakarta et sa rencontre avec sa fille ; Shalahuddin Siregar (The Land Beneath the Fog) décrit avec justesse les scènes ordinaires de la vie d’un village, devant faire face aux changements du monde, sans comprendre ce qui se passe.

Puis, dans un registre totalement différent, plusieurs films des années 50 aux années 80 ont été présentés. Tirés d’événements ayant marqué l’histoire de l’Indonésie, à savoir la colonisation hollandaise (November 1828 de Teguh Karya ou Naga Bonar de M.T. Risyaf, Surabaya 1945 d’Imam Tantowi), ou des faits divers (Tragedi Bintaro de Buce Malawau), ils avaient eu beaucoup de succès en leur temps et nous permettent de comprendre ce qu’était le cinéma indonésien jusqu’aux années 80, c’est-à-dire durant son Âge d’or.

Finalement, par cette rétrospective, le 19e FICA aura surtout été l’occasion de faire connaître une nouvelle génération de réalisateurs indonésiens désireux de décrire sans fioritures la réalité actuelle du pays et d’introduire le public français aux débats qui agitent en ce moment le champ cinématographique indonésien lors d’une table ronde organisée par Bastian Meiresonne. Ces réalisateurs ont grandi dans les années 90, période de vaches maigres pour le cinéma indonésien et entendent le développer. Cela ne se fait pas sans difficultés, comme a eu l’occasion de le rappeler Sammaria Simanjuntak lors de la table ronde : les distributeurs sont peu enclins à soutenir cette jeune génération qui doit jouer des pieds et des mains pour financer ses films, en plus de se trouver confrontée à des cinéastes déjà bien installés peu désireux de voir ces jeunes talents prendre leur envol hors de leur contrôle. Mais ce que nous avons pu en voir à Vesoul ne présage que du bon pour l’avenir du cinéma indonésien, tous les films de ces jeunes réalisateurs étaient de très grande qualité.


Autour de cet article : Présentation de la rétrospective ; interview de Nia Diniata et Sammaria Simanjuntak.

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