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FRANCOPHONIE D’ASIE : L’ARMÉNIE - Les Saisons et Notre siècle

Un film de Artavazd Pelechian

Par Anthony Folkmann

Mais que vient faire une série de films arméniens au Festival des Cinéma d’Asie de Vesoul ? On pourrait d’abord se poser cette question en regardant la programmation du festival. L’Arménie en Asie ? À vrai dire, pourquoi pas. La Turquie a bien aussi sa place dans la programmation.

Petit rappel géographique et politique. Avec son territoire d’une superficie totale 27 743 km², l’Arménie est un petit pays situé à un carrefour entre plusieurs grandes puissances. Voisin de la Géorgie, de l’Iran, de l’Azerbaïdjan ou encore de la Turquie, il se trouve enclavé, sans accès à la mer, dans cette région montagneuse du Caucase où les rapports entre les pays de la région restent encore pour certains tendus, voire conflictuels (région du Haut-Karabakh avec l’Azerbaïdjan, reconnaissance du génocide arménien par la Turquie).

La taille ne fait pas tout et c’est bien le cas de l’Arménie ! C’est que ce petit pays possède un cinéma national, une véritable identité cinématographique forte qui est connue et même reconnue à travers le monde entier ! La rétrospective présentée au FICA témoigne de manière parcellaire mais assez justement de ce génie national. Quelques noms pour se faire une idée de ce cinéma arménien, les noms de ceux qu’il faut à tout prix connaître pour avoir une connaissance valable de ce cinéma et briller en société. Entre autres talents d’hier et d’aujourd’hui : l’incontournable Paradjanov et ses « Chevaux de feu », le réalisateur arméno-canadien Atom Egoyan, Frounze Dovlatian, Genrikh Malian (Nahapet présenté également au festival), Artavazd Pelechian ou plus récemment encore, les deux réalisateurs franco-arméniens Levon Minasyan et Serge Avédikian.

Pour notre part, nous nous arrêterons ici sur le réalisateur Artavazd Pelechian et ses deux films présentés dans cette rétrospective, « Les Saisons » (Vremena Goda) et « Notre siècle » (Nach vek).

Né en 1938 en Union soviétique à Léninakan, ville plus tard rebaptisée Gyumri, Artavazd Pelechian commence par travailler en tant qu’ouvrier dans un atelier de fabrication d’outil, puis devient dessinateur industriel et même constructeur technique. C’est bien plus tard qu’il se consacrera au cinéma lorsqu’il entrera au VGIK, la plus prestigieuse école de cinéma en URSS où il fera la connaissance dans sa promotion du très célèbre André Tarkovski, autre grand réalisateur de notoriété internationale. Artavazd Pelechian est l’auteur d’une douzaine de films dont les plus célèbres sont : « Au début », « Nous », « Les Habitants »,
« Les Saisons », « Notre siècle ».


Notre siècle et Les saisons de Artavazd Pelechian.

On pourrait qualifier les films « Notre siècle » et « Les Saisons » de films documentaires ; ou mieux encore, de films documentaires expérimentaux. Mais cela ne serait pas tout à fait correct tellement ces films sont originaux et difficiles à qualifier. Décrire le cinéma ou construire une critique nécessite des mots. Pour décrire le cinéma de Pelechian, il faut une plume. Son œuvre est picturale, sonore, très éloignée des schémas narratifs qu’on peut trouver dans la littérature ou dans le théâtre. Chez Pelechian il n’y a pas de dialogue. L’auteur préfère travailler l’image, la façonner ; il imbrique aux sons et à la musique des tableaux qui aboutissent ensemble à une grande fresque audiovisuelle. Du grand art !

Le point commun de ces deux films et peut-être même de l’ensemble des films du réalisateur serait le travail de montage de la bande son et de l’image. Voici en quelques mots ce que dit l’auteur de son propre travail : « [Dans mes films], il n’y a pas de travail d’acteur, et [ils] ne présentent pas de destins individuels. C’est là le résultat d’une option dramaturgique et de mise en scène consciente. Le film repose pour sa structure compositionnelle sur un principe précis, sur le montage audiovisuel sans aucun commentaire verbal. ». Cela n’est pas sans nous rappeler les débuts du cinéma soviétique muet avec le Kinoglaz (Ciné-oeil), et notamment le cinéma de Dziga Vertov et son « Homme à la caméra ». Comme Vertov et Eisenstein, les premiers théoriciens du cinéma soviétique, Pelechian, quelques décennies plus tard, s’applique à travailler sur les aspects techniques tels que la superposition des images, leur rythme, leur articulation (entre-elles et avec la bande-son). Utilisant pour beaucoup des images d’archives, il structure son récit sans aucun dialogue et surtout s’attache au destin collectif, autre point commun avec les réalisateurs du début du siècle.


Notre Siècle de Artavazd Pelechian
(Arménie, 1982, 50 mn)

Notre siècle, justement, aborde une des grandes réussites et fiertés de l’URSS : la conquête spatiale. Dans ce court-métrage d’une durée de 50mn environ, le réalisateur/monteur retrace cette aventure collective d’une manière tout à fait poétique. À partir d’images du fonds cinématographique soviétique, il réalise un montage efficace et esthétique. Des musiques qui retentissent, des bruits de moteur à explosion, des images inédites qui se juxtaposent et reviennent en boucle forment à la fin une oeuvre puissante qui retrace l’histoire du siècle dernier, ce XXème siècle où l’Homme (Américains comme Soviétiques et autres) a enfin assouvi son rêve - conquérir l’espace grâce aux progrès technologiques de son temps.


Les Saisons de Artavazd Pelechian
(Arménie, 1975, 29 mn)

Les Saisons. Tout comme le film décrit précédemment, ce film s’attache à un collectif et non à un destin individuel. Il s’agit cette fois du peuple arménien. D’une durée de 30 mn, on y voit une année de vie à la campagne en Arménie soviétique. Le travail des gens du peuple, des gens simples, les bergers qui mènent leurs moutons à la transhumance, ou bien les paysans qui moissonnent et transportent le foin du haut des montagnes vers leurs habitations, quels qu’ils soient, le film montre ces gens qui vivent au gré des saisons et de ce que la nature veut bien leur offrir.

On y voit aussi le mariage d’un jeune couple, la célébration avec la musique, le doudouk et les danses traditionnelles. Tous ces évènements comme le travail, les fêtes, tout ce qui vient de manière cyclique au gré des saisons forment la vie, cet éternel renouvellement.

Pelechian signe avec ce film une histoire plus personnelle sur son pays d’origine qu’il magnifie parfaitement au point de faire de cette histoire collective un poème lyrique où les sentiments individuels parlent pour les autres. Dans la lignée de Paradjanov et de son Sayat Nova (autre film présenté dans la rétrospective), Pelechian réalise un film de grande beauté, un très bel hommage à son pays d’origine.

Portrait d’Artavazd Pelechian, affiche et images extraites des films. Tous droits réservés.