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Nuit de silence - Coup de Cœur du Jury Guimet

Un film de Reis Çelik (Turquie, 2011, 92 mn)

Par Satenik Mkhitaryan

Projeté dans le cadre du festival de Vesoul, Nuit de silence est un film à la fois surprenant et touchant. Ce film primé dans de nombreux festivals dont celui de Berlin en 2012, s’est vu décerner à Vesoul le Coup de Cœur du Jury Guimet.




Reis Celik est un réalisateur turc. Il est né à Ardahan, en Anatolie, et a commencé sa carrière dans les années 80 en tant que journaliste politique et économique. Il se forme à l’audiovisuel et au cinéma en participant par la suite à la réalisation de films documentaires ou commerciaux. Il réalise son premier long métrage Işıklar Sönmesin (Let There Be Light) en 1996.


Venons-en à Nuit de silence, le cadre même en est insolite, osé. En effet, à l’exception des quinze premières minutes, le film dans sa totalité se déroule dans une chambre. La force, la réussite de ce huis-clos repose sur les performances remarquables et minimalistes d’un homme sexagénaire et d’une jeune fille de 14 ans. Ainsi, après avoir purgé une longue peine de prison pour un double meurtre, commit afin de préserver l’honneur de sa famille, Damat, interprété par le célèbre acteur turc Ilyas Salman, est enfin de retour dans son village où sa famille lui a arrangé un mariage. Il s’apprête donc à se marier avec une fille qu’il n’a jamais vue, Gelin, interprétée par Dilan Aksut. Le mariage est à la fois une sorte de récompense pour celui qui a payé si cher d’avoir respecté et honoré la tradition, sauvé l’honneur de la famille, et le pacte qui mettra fin à une ancienne vendetta entre deux familles.

Le film commence sur une scène colorée, celle d’un mariage traditionnel turc, mais l’ambiance change rapidement alors que l’on suit les deux protagonistes dans la chambre nuptiale. Le mariage doit être consommé, les preuves en sont attendues au lever du soleil. Prouver la virilité du mari en même temps que la virginité de sa jeune épouse femme, sont des éléments cruciaux pour le respect de la tradition. C’est là que le film prend un tournant tout à fait inattendu. Restés seuls dans cette chambre, les protagonistes sont tous deux terrifiés, chacun à sa manière, chacun pour ses propres raisons. Ils réalisent qu’ils doivent agir comme on l’attend d’eux, comme les traditions et les conventions sociales le veulent, jouer leurs rôles de mari et de femme. Mais ni l’un ni l’autre ne sait exactement comment faire face à cette situation. La jeune fille est à la fois craintive, hargneuse et hésitante, elle tente tous les subterfuges possibles pour retarder le moment crucial. L’homme, trapu, au visage buriné, à la moustache sublime, est étonnamment doux et compréhensif malgré son attitude un peu bourrue. Il tente de dissiper la résistance de la jeune fille et s’abstient d’avoir recours à l’autorité et à la force auxquelles il pourrait prétendre. Alors que l’aube approche et que la joute entre les deux atteint son dénouement, la jeune fille semble mieux faire face à son angoisse que l’homme qui est sans cesse taraudé par son passé.

Entre cimetière, huis-clos et la dernière image du film, celle d’un village enneigé et silencieux, on ne peut pas dire que c’est un film gai, pourtant, ce n’est pas un film profondément noir non plus. Délibérément très lent, souvent poétique, ce film surprend, il ne ressemble en rien à l’image que l’on pourrait se faire d’un film sur une nuit de noce. Le réalisateur par l’originalité de son approche, sa finesse et son intelligence épargne aux spectateurs des scènes de violences. Ce film est prenant, surprenant, envoutant, un film à voir, un film où les jeux d’Ilays Salman et de Dilan Aksut, primés dans plusieurs festivals sont subtils et tout en retenue. Ils incarnent tous deux des personnages simples, humains et touchants. Ils ont l’un envers l’autre des réactions naturelles et dépourvues de tout maniérisme. Il n’y a pas de musique pour souligner ou porter l’intrigue ; le jeu extraordinaire des acteurs suffit à transporter le spectateur dans ce lointain huis-clos le temps du film.

Intime et sensible, ce film a plusieurs lectures possibles et pourrait être facilement interprété comme étant l’allégorie voilée d’une société qui chavire sous le poids des traditions patriarcales et qui n’ose pourtant aller à leur encontre. Il amène à réfléchir à la condition des femmes et laisse même entrevoir que toutes les composantes de la société sont victimes et souffrent à leur manière du poids de ces coutumes ancestrales.


Autour du film : Interview vidéo du réalisateur ; biographie ; bande-annonce.

Image extraite du film. Tous droits réservés.