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Regard sur le cinéma taïwanais - Rencontre avec Wafa Ghermani

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Consultante pour le “Regard sur le cinéma taïwanais”
Doctorante sur le cinéma taïwanais à Paris 3 et Lyon 3.

Wafa Ghermani a découvert le festival international des cinémas d’Asie de Vesoul en 2001. Alors étudiante en licence, elle a choisi de traiter ce petit festival comme sujet d’un devoir de sociologie du cinéma. L’année suivante, elle commençait à travailler en tant que bénévole sur le festival. Au fil des années, Wafa a pu mettre à contribution son excellente maîtrise de la langue chinoise dans l’accueil des réalisateurs sinophones, l’interprétariat et la traduction.

Depuis trois ans, elle est responsable des relations avec la presse aux cotés de Jean-Marc Thérouanne, fondateur du festival. Doctorante en études cinématographiques, spécialisée dans le cinéma taïwanais, elle a voulu profiter de cette rétrospective pour permettre aux cinéphiles français de découvrir des films plus anciens, enrichissant cette rétrospective d’un axe historiquement plus complet et plus riche que ce qui est généralement montré du cinéma taïwanais.

Quelle a été ta contribution à la rétrospective Taïwanaise au FICA 2010 ?

Quand le projet d’une rétrospective a été confirmé, Jean-Marc Thérouanne m’a proposé une perspective sur le nouveau cinéma taïwanais, Hou Hsiao-hsien, Edward Yang, etc. Je lui ai proposé d’élargir la rétrospective chronologiquement en regardant ce qui avait été produit avant. Quand le budget s’est confirmé, j’ai été chargée de choisir des films. Martine Thérouanne souhaitait surtout intégrer des films récents avec au maximum quatre films anciens qui sont ceux que j’ai sélectionnés. Les films récents ont été sélectionnés par les Thérouanne qui ont reçu une liste de tous les films que possédait la Représentation de Taïwan en DVD et je leur ai juste donné mon avis sur ceux que j’avais vus. Ensuite, il a fallu négocier les droits de certains films, comme Hidden Whispers qui était en distribution en Suisse mais dont les droits étaient à Taïwan. Pour les quatre films sur lesquels j’ai travaillé (A Journey to Guan Shan, Un Amour ancien qui perdure, Oyster Girl, et Posterity and Perplexity), à chaque fois il a fallu négocier les droits puis payer la location des copies à la cinémathèque, les transports et l’assurance, ce qui engage beaucoup de frais. Je suis intervenue pour négocier les droits car les distributeurs ne parlant pas anglais ne répondaient pas aux mails de Martine, ce qui montre que les films sont très peu montrés à l’étranger. Les distributeurs m’ont même offert un beau cadeau, tellement ils étaient contents. Ils se demandaient pourquoi on voulait montrer ces films.

Pour le FICA de Vesoul, le budget diffusion/projection doit être énorme ?

Pour les films proposés par la Représentation de Taïwan, il a dû y avoir un arrangement, et le FICA a reçu un budget de la part de la Représentation pour couvrir les droits et frais de transport des copies des autres films de la rétrospective. Mais effectivement, cela représente beaucoup de travail et un coût important de faire venir un film. On comprend mieux pourquoi il n’y a pas plus de films présentés [dans ce cadre].
Cela sans compter le travail de sous-titrage. Je ne sais pas comment on aurait fait si les films n’étaient pas sortis pour la plupart en DVD et n’avaient pas de sous-titres ; au moins des sous-titres chinois.

Concrètement comment as-tu fait ta sélection ?

Je suis partie à Taïwan, j’ai commencé à voir des films et à aller à la cinémathèque. Quand j’étais là-bas, il y avait aussi une rétrospective de Lee Hsing, celui qui a fait Oyster Girl et Posterity and Perplexity.
Oyster Girl est un film de “réalisme sain” produit par le studio national dans les années 1960 lorsque le gouvernement a commencé à mettre en place des festivals. L’idée était de produire des films de qualité chinoise qui iraient dans les festivals créés par le gouvernement, pour récompenser les films qu’il produisait. Il y avait un côté “circuit fermé”. Les films produits dans ce cadre étaient aussi envoyés à l’étranger ce que prouvent les sous-titres anglais. C’étaient des films produits par l’État mais censés être commerciaux.
Pour Posterity and Perplexity, j’ai hésité. J’adore ce film sans savoir pourquoi. Avec Corrado Neri (jury NETPAC 2010), nous sommes très fans de ce film, qui est très représentatif du genre qu’on appelle “les trois salles”, assez important à Taïwan. J’ai pourtant vu plusieurs films de ce genre commercial, mais celui-là sortait du lot.
A Journey to Guan Shan , je l’ai retenu parce que les vieux films du début des années 1950 n’étaient pas intéressants en termes d’histoire et de cinématographie. Certains ne font rire que moi. Pourtant, après avoir sélectionné A Journey to Guan Shan , j’ai vu un film qui s’appelle Typhon qui aurait été parfait à mettre en parallèle avec Un Amour ancien qui perdure car il a été tourné dans le même décor.

Qu’est ce qui t’as motivé dans ton choix des vieux films ?

En fait, il y a un premier choix très prosaïque, ce sont ceux que j’ai vus. À la fois, il y avait ceux qui m’avaient plu et ceux que je trouvais les plus intéressants du point de vue de l’histoire du cinéma. C’est un peu compliqué de trouver un bon équilibre entre les deux. Par exemple, à la place d’Un Amour ancien qui perdure , j’avais choisi un autre film très mélodramatique aussi, qui s’appelait Le Premier Train au départ de Taipei sur une fille de la campagne qui monte à la ville parce qu’elle veut travailler, mais elle devient hôtesse de bar, puis son amoureux vient la voir, ça finit très mal pour elle qui se trouve défigurée et en prison, alors que son amant finit aveugle ; bref le drame total. Après j’ai vu Un Amour ancien qui perdure et je me suis dit qu’avec celui-là, il y avait quand même quelque chose de bien plus intéressant cinématographiquement. Il avait des thèmes similaires sur la ville et la campagne, mais je trouvais que les chansons étaient bien mieux [que dans d’autres films]… Et puis, le premier plan avec le train m’a “scotchée”.

Les chansons sont importantes dans les films taïwanais de cette époque ?

Oui. En fait, les chansons – une de mes thématiques de recherche – sont un vieux truc développé par les Japonais dans les années 1930. Dans Un Amour ancien qui perdure , il y a un clin d’œil : le héros enregistre sa chanson dans une société qui s’appelle Columbia. C’était la société japonaise de disques très connue à Taïwan… Les chansons sont souvent des reprises de chansons populaires taïwanaises. Ainsi, une chanson en taïwanais chantée en passant par un papi sur sa moto dans le film Cape n°7 est devenue Wo Ai Taiwan [J’aime Taïwan] dans un vieux film de 1958 avec Grace Chang . Il y a vraiment une utilisation de la chanson populaire pour marteler des idées. C’était en effet très important dans les films. Même dans Oyster Girl , c’est un vieux chant taïwanais qui a été repris en chinois pour renforcer un sentiment de nationalisme. Je pense par ailleurs que les disques [de ces chansons] étaient vendus [dans le commerce], donc tout le monde connaissait les chansons des films, qui, à cette époque, sont aussi importantes que les films.

Dans Un Amour ancien qui perdure, le principe du karaoké est même utilisé...

Rappelons que le karaoké est une vieille tradition chinoise. Il y a un film des années 1930 qui s’appelle Les Anges du boulevard dans lequel une petite bille saute sur les caractères au moment où la fille chante pour suivre la chanson.

Est-ce que les Taïwanais connaissent ces vieux films tels A Journey to Guan Shan et Un Amour ancien qui perdure ?

Ils connaissent la chanson de Un Amour ancien qui perdure , parce que c’est un chanteur qui joue le héros, mais le film n’est pas forcément connu. A Journey to Guan Shan n’est pas connu non plus. Il me semble que Wan Jen (président du jury international FICA 2010) en avait vu certains quand il était jeune, comme Oyster Girl ou Un Amour ancien qui perdure . Des films comme Oyster Girl sont passés plusieurs fois à la télévision car ce sont des productions du studio national, mais autant les vieilles générations de Taïwanais les ont peut-être vus, autant les jeunes non, même s’il y a plus de festivals aujourd’hui qui en passent.
À la rigueur, ils ont vu les affiches.

Et maintenant ?

Je vais aller au Taipei Film Festival pour choisir des films. J’enverrai aux Thérouanne des films récents de cette année. Mon choix porte, soit sur des films que je trouve intéressants, soit sur des films qu’il faut avoir vu. Le dernier grand succès sur place s’appelle Monga . Je vais tenter de rapporter le DVD pour donner une idée de ce qui se fait. J’aime aussi ce rôle de découvreur et de pédagogue.

Propos recueillis par Kate Chaillat et Lucile Constant.


Autour de cet article : Regard sur le cinéma taïwanais 1956-2008

Crédit photo : Michel Mollaret ; ecrannoir.fr. Tous droits réservés.