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Un film d’Iskandar USMANOV (Tadjikistan, 2012, 87 mn)

Par Sabine Breuillard

Primé au festival d’Hanoï en novembre 2012 (2e prix de la meilleure mise en scène à égalité avec le film turc Nuit de silence de Reis Çelik, Le Télégramme était présenté à Vesoul cette année en première européenne.

C’est le premier long métrage d’Iskandar Usmonov (41 ans). Celui-ci, après des études de journalisme à Douchanbé, a étudié le cinéma à Moscou, puis en Corée. Ses films précédents sont des courts métrages ou des documentaires, dont celui intitulé : Quinze vies à l’Est est passé en 2012 sur Arte.

À l’époque soviétique, le cinéma tadjik produisait des films de qualité. Aujourd’hui, la pauvreté du pays, le manque de moyens financiers et le contrôle étroit de l’État sur toute œuvre de création, rendent les choses difficiles. De plus, la prévalence du style Bollywood, essentiellement divertissant et mélodramatique, fait que les problèmes sociaux ne sont pas vraiment posés ni analysés, et les intrigues restent faibles. Or c’est tout le contraire d’un film bollywoodien qu’Usmonov nous a livré ici.

C’est une analyse sociologique originale. De par sa thématique, la route, ce film s’inscrivait parfaitement dans celle du festival de Vesoul. La route relie Douchanbé, la capitale, aux confins les plus éloignés du Tadjikistan. Elle sert ici de lien entre les différentes temporalités d’un pays où il y a peu encore, après l’effondrement de l’URSS, sévissait une guerre civile (1992-1997) entre communistes et islamo-démocrates ; un pays, encore plongé dans ses racines et ses traditions, qui pourtant n’échappe pas au cœur de sa capitale à la modernité et à ses rythmes criards et discordants.

Le go-between entre ces temporalités est le héros du film, et le fatum, l’instrument du destin, qui va bousculer et disloquer ces temporalités, et les faire s’entrechoquer, c’est le télégramme. L’histoire est celle d’un jeune homme de la campagne monté à la ville qui tente tant bien que mal de faire carrière comme acteur de théâtre à Douchanbé, et de sa mère qui vit retirée dans un village de montagne au nord du Tadjikistan, dans la région de Khodjent. Un lien très fort les unit. Le fils vient parfois passer quelques jours avec elle, puis rejoint la capitale. Un jour à Douchanbé, celui-ci, à la suite d’une vive altercation avec son metteur en scène, quitte le théâtre avec le sentiment que sa carrière est définitivement compromise. Le soir, il est chassé de son travail. On le voit alors errer dans la ville, aller de bar en bar, se saouler, puis rentrer chez lui…Le matin suivant, on lui apporte un télégramme : sa mère vient de mourir.

C’est alors que tout bascule, que le rythme du film s’accélère. La ville, ses miasmes et sa modernité semblent oubliés. On entre dans une autre temporalité : une véritable course contre la montre s’engage : tout faire pour arriver à temps aux obsèques de sa mère. Or en raison des intempéries, des tempêtes de neige, les avions sont cloués au sol. Une seule solution : trouver une voiture pour gagner Khodjent. Ce qui veut dire traverser les contreforts du Pamir, les Monts Fann, puis le Zeravchan… Mais en raison des chutes de neige, les routes sont impraticables… Personne ne veut le conduire là-bas. Essuyant plusieurs refus, il finit par trouver une voiture et un chauffeur endurci. Une passagère est déjà dans la voiture, elle aussi cherchait l’air tragique une place dans un avion…elle va à Khodjent chercher la petite fille de sa sœur qui vient de mourir.

Ainsi commence l’aventure du taxi collectif, du covoiturage, pratique si fréquente en Asie centrale, et si typique du Tadjikistan, où le destin réunit le temps d’un voyage des gens d’horizons très divers. Chaque passager a son histoire… Les fragments de vie commencent… En route, on charge encore d’autres personnes, toutes plus insolites les unes que les autres : on se serre, on s’excuse, on pleure, on rit. C’est toute une microsociété qui se trouve réunie. Curieusement, la route et la voiture sont l’unité de lieu, où chaque co-voyageur va raconter sa tragédie personnelle, ses angoisses, ses remords. Le récit de l’un, qui se « confesse à un inconnu », suscite le récit de l’autre. Le moment le plus poignant de ce voyage est ce vieillard, qu’on prend en route, qui regrette sa sévérité d’autrefois à l’égard de ses enfants. Et après s’être « confessé », il demande qu’on le dépose à nouveau sur le bord de la route. Pourtant il neige, et la route est dure et encore longue… Il retourne à sa solitude.

Les paysages sont magnifiques, grandioses et sublimes comme toutes les routes du Pamir… mais on n’oublie pas pour autant le but du voyage. Paradoxalement, cette route, qui est une véritable course contre la montre, est une pause dans ce voyage dont le but semble de plus en plus problématique et incertain.

Mais un contre-point intéressant du metteur en scène nous emmène dans le village de la mère dont on prépare les obsèques. C’est l’occasion pour l’auteur de nous faire prendre la mesure d’une autre temporalité, celle des rituels. Rituels d’autrefois qui se pratiquent encore dans les villages du Tadjikistan : préparation de la défunte par les femmes du village, vue sur les belles tombes musulmanes du vieux cimetière, réunion des hommes entre eux, vieux et jeunes, tous en lourds manteaux noirs et en tioubitejka, la petite calotte brodée que portent les musulmans en Asie centrale. Tous sont réunis devant le cercueil et attendent ce fils qui ne vient toujours pas. Les hommes échangent des regards, s’interrogent, on attend encore, puis on décide de commencer, et alors qu’on croit que tout est fini, que la cérémonie semble terminée, le fils arrive. Enfin. On le voit s’encadrer sous le porche et entrer dans la cour où tous sont encore réunis…

La route semble achevée… mais un dernier rebondissement remet le film en perspective, le fils apprend d’un ancien du village qu’il était, en fait, un enfant adopté, chose que sa mère lui avait toujours cachée. Cette dernière preuve d’amour accentue plus encore le sentiment de désespoir, d’abandon et de solitude qu’éprouve alors le fils, comme si en poursuivant ses rêves de réussite sociale à Douchanbé il était passé à côté de ce qu’il avait de plus précieux au monde qui était l’amour de sa mère.

Ce film est une mise en garde, très elliptique et empreinte d’une grande dignité, contre les dangers de la modernité qui isole de plus en plus les gens en quête de chimères matérielles au détriment des relations sincères et profondes qui existaient autrefois dans le Tadjikistan traditionnel.
Film minimaliste tant dans les moyens mis en œuvre que dans sa réalisation, authentique et sans mièvrerie, parfois grave et drolatique, dommage, malgré une certaine gaucherie de l’acteur principal, qu’il n’ait pas obtenu pour ces fragments de vie une petite mention au festival de Vesoul.


Autour du film : Entretien avec Iskandar Usmanov.

Image extraite du film. Tous droits réservés.