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The ferry

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Un film de Shi Wei, (Chine, 2013, 93mn)

par Sabine Breuillard

Shi Wei a commencé à travailler au August 1st Film Studio en 1978 et a participé à la production de plusieurs films et séries TV. Il a été récompensé en tant que réalisateur de télévision par Le Golden Star Award et le Golden Eagle Award pour deux séries télévisées : The DA Division et Break Through the Central Plains.

Ce film est un éloge de la lenteur, à l’image de ces poèmes chinois que sont Nuages et pierres deYuan Hongdao, ou Les formes du vent, ces proses paysagistes qui se déroulent tels des rouleaux de peinture chinoise « shanshui » (montagne et eau) ou de « fengjing » (vent et atmosphère).

Et pourtant, c’est une histoire vraie de ferry, de bac, que Shi Wei le réalisateur nous conte : l’histoire d’un engagement sur plusieurs générations à l’égard du village qui l’avait secouru autrefois dans sa misère. Une promesse qui remonte à la fin de la dynastie Qing, faite il y a près de cent ans par le grand-père de Tian Huai, le passeur actuel : transporter gratuitement les riverains de l’autre côté de la rivière Dasha, là où les villageois vont cultiver leurs terres, cela à toute heure du jour, et souvent quel que soit le temps…

Ce bac n’a rien d’un paquebot de luxe. C’est une humble barque large à fond plat que Tian Hai manie à son rythme en godillant et en ramant. S’il accepte de transporter ainsi les riverains, il y a cependant des règles à respecter : ne pas charger la barque indûment, sinon elle pourrait verser. Quelques villageois grincheux, qui ne lui paient pas un kuai pour autant, cherchent pourtant à lui imposer ce surpoids.

Lui, visage de la sagesse ancestrale, refuse avec fermeté malgré les invectives… et parfois les quolibets. La rivière, large à cet endroit, est bordée de chaque côté de montagnes hautes et austères, où parfois des orages impressionnants surviennent. Et Tian, le nautonier, veuf depuis quelques années, solitaire et vieillissant, continue, stoïque, sa tâche de passeur, hiver comme été, transbordant de l’autre côté de la rivière bêtes et gens. Il est lié par cette promesse et ne connaît pas d’autre vie. C’est là sa force, sa dignité et son honneur. Son fils Chuanjie, travailleur-migrant à la ville, le rejoint en été et tente de comprendre les motivations profondes de son père à continuer ainsi cette tâche en dépit de l’ingratitude des villageois. Quoiqu’il ait passé toute son enfance auprès de ses parents et connaisse bien l’endroit, Chuanjie, gagné par les mirages de la grande ville, en vacances, n’a que peu d’empathie pour son père et prend toute la mesure du fossé qui le sépare de lui.

Mais peu à peu, le lieu, le rythme de vie, les conditions spartiates et extrêmement austères du passeur modifient sa perception. Il comprend mieux le choix mystérieux de son père et son obstination à perpétuer ce mode de vie. Shi Wei souligne ici un conflit de valeurs et de conceptions du monde entre une Chine en pleine modernisation urbaine et sociale, et la Chine ancestrale avec ses traditions, sa philosophie, sa contemplation de la nature, et ce qui faisait alors office de lien social : l’entraide. À plusieurs reprises, quelques passagers agacés par la lenteur de Tian laissent entendre que bientôt il y aura un pont et qu’ils n’auront plus besoin de lui. Tian Huai sourit. Sera-t-il le dernier passeur, ce dernier lien avec la vieille tradition chinoise ? À la fin du film, le fils repart vers la ville, reviendra-t-il prendre la relève ? Shi Wei laisse planer le doute.


Ce film est d’une grande beauté épurée, aussi profonde que celle des montagnes de Chine qui se reflètent dans les cours d’eau demeurés intacts, non touchés encore par les bulldozers de la modernité qui uniformise tout. Rien d’étonnant à ce qu’il ait reçu le prix du jury Émile Guimet et une mention spéciale du jury international.


Autour du film : interview vidéo du réalisateur ; biographie.

Portrait de Shi Wei, affiche et image du film. Tous droits réservés.