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Again - (Yurusenai, Aitai)

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Un film de Kanai Junichi (Japon, 2013, 107 min)

Par Kevin Martin et Philippe Desvalois

Après la mort de son père, Hatsumi est venue s’installer avec sa mère, avocate dans une ville de province. Parce qu’elle rejette sa mère, elle se sent souvent bien seule dans cette nouvelle vie. Elle fait la connaissance de Ryutaro, qui travaille dans un centre de recyclage. Jour après jour, ils deviennent de plus en plus proches. Un soir, de façon totalement incompréhensible, Ryutaro attaque sexuellement la jeune fille.

À cause de ce viol, les deux jeunes gens ne sont plus autorisés à se voir. Des tentatives de médiation, qui ont pour but de faire se rencontrer agresseur et agressé, en dehors de toute action judiciaire sont faites. Hatsumi souffre de son coeur brisé et de son esprit confus. Partagée par des sentiments contradictoires, Hatsumi prend une décision surprenante pour son avenir.


Kanai Junichi est né en 1983. Il réalise ses premiers projets vidéo à l’université. En 2007, il écrit Courtship, un court métrage qui remporte le Grand Prix du Scénario au Festival de cinéma Isama. Ses autres courts métrages, Pedal (2010) et Transferring (2012), sont sélectionnés dans plusieurs festivals dont ceux de Dubai, Hong Kong et Busan. Again est son premier long métrage.


De la naissance d’un amour au drame de Hatsumi
C’est sur la ligne de départ de la piste d’athlétisme d’un lycée, avec pour seul ambiance sonore une musique mélancolique, que s’ouvre Again (Yurusenai, aitai), le premier long métrage du réalisateur et scénariste Jun’ichi Kanai. Ce film nous conte l’histoire de Hatsumi (Aoi Yoshikura), au départ d’une course dès la première image. Cette lycéenne vit seule avec sa mère (Mayumi Asaka) suite à la mort de son père et vient juste d’emménager dans une nouvelle maison. Elle fait la rencontre d’un jeune homme travaillant au centre de recyclage de la ville, Ryutaro (Yuya Yagira, découvert dans le film Nobody Knows de Hirokazu Koreeda), et commence à le fréquenter. Hatsumi et Ryutaro finissent par tomber amoureux l’un de l’autre, mais leur idylle est ternie par la nécessité de cacher cette relation à la mère de Hatsumi, qui se montre extrêmement protectrice envers sa fille. Finalement, les relations entre Hatsumi et sa mère se détériorent et l’adolescente se trouve forcée de rompre brutalement tout contact avec Ryutaro. Leurs retrouvailles impromptues sont ternies lorsque Ryutaro agresse sexuellement Hatsumi avant de prendre la fuite.

Dans la deuxième partie du film, nous suivons à la fois Hatsumi dans son processus de rémission mais aussi sa mère dans sa soif de justice. Si le synopsis du film laisse entendre que le film aborde le sujet encore très tabou (en particulier au Japon) du viol et de ses conséquences, on se rend vite compte lors du visionnage du film qu’en vérité il en est tout autre. Ce drame a une importance capitale dans le déroulement de l’histoire, une importance telle qu’il sépare le film en deux parties bien distinctes ; surlignant le bouleversement émotionnel et affectif d’Hatsumi. Mais au final, c’est avant tout un élément narratif, dont il ne faut évidemment pas minimiser l’impact. Il aurait très bien pu être remplacé par une autre tragédie de même ampleur.

Lors de la présentation du film à Vesoul, le réalisateur Jun’ichi Kanai confie que le film est né d’une volonté de parler des associations de mise en relation entre les criminels et les familles de victimes, telles que celle qui apparaît dans la deuxième partie du film. Le scénario s’est donc construit autour de ce prémisse, et le viol finalement n’est pas le sujet central du film. Ce ressenti se retrouve d’ailleurs dans la manière dont est filmée la scène de l’agression sexuelle. Là où d’autres films auraient tendance à insister sur l’agression, Again, lui, reste minimaliste. Tout se passe très vite, dans l’obscurité quasi totale, comme une pudeur ou retenue dans la présentation de cette scène. Une volonté de ne pas tomber dans le piège facile de l’image choc, le choc étant dans ce film d’un autre ordre. Plus important encore, le caractère inattendu, inexplicable, totalement dépourvu de logique de la scène. À aucun moment le réalisateur focalise sur les raisons du geste de Ryutaro : il ne porte aucun jugement sur les actes du jeune homme. L’incident est le résultat d’une impulsion, comme c’est souvent le cas dans la réalité. Il se pose ainsi comme un élément narratif clé dans l’identification du spectateur au personnage de Hatsumi, en le laissant avec cette seule question en tête, celle même que la jeune fille se posera jusqu’à la fin du film : "Pourquoi ?".

La présence envahissante de la mère de Hatsumi
Alors que la première partie met en avant la naissance et le développement d’une relation amoureuse entre nos 2 jeunes, celle-ci s’efface au profit de la relation complexe mère-fille entre Hatsumi et sa mère, une avocate spécialisée en divorce au caractère très difficile. Voulant obtenir justice pour sa fille à tout prix, elle se lancera corps et âme dans un combat auquel Hatsumi n’a pas envie de prendre part. Il faudra presque attendre le dénouement pour qu’elle finisse par être à l’écoute des sentiments de sa fille. Si le personnage est au prime abord antipathique, Jun’ichi Kanai brosse le portrait d’une mère aveuglée par le désir de protection, sentiment exacerbé après la perte de son mari.

L’amie de Hatsumi, Mari
Au personnage de la mère s’ajoute un autre personnage féminin important dans l’entourage de Hatsumi, Mari (Yuko Araki), l’une de ses camarades de lycée qui fait de la course à pied avec elle. Si nous n’avons pas encore évoqué Mari, c’est parce que son personnage n’est que très peu présent dans la première partie du film - qui met l’accent sur Hatsumi et Ryutaro - ses brèves apparitions ne servant qu’à faire comprendre au spectateur quelle relation elle entretient avec Hatsumi. Mais son rôle devient primordial dans la seconde partie : Hatsumu s’enferme dans une lancinante torpeur et Marie, elle, la met face à la réalité de sa situation. Comme tous les personnages présents dans l’entourage de Hatsumi, Mari ne peut pas réellement comprendre ce que traverse intérieurement son amie. Elle lui apporte le réconfort et le soutien que la mère n’arrive pas à lui fournir en étant à son écoute. Sa présence comme confidente va redonner le sourire à Hatsumi et lui donner la force de s’imposer et de confronter Ryutaro. D’après le réalisateur, Mari prend quelque peu le rôle du personnage masculin bienveillant qui manque dans l’entourage de Hatsumi.

Là où le film n’a pas fait l’unanimité lors de sa projection au FICA, c’est dans l’évolution de la psychologie de Hatsumi. Après son agression, ses choix pour purger son mal-être sont plutôt atypiques et ont provoqué une cassure avec le public féminin présent à Vesoul : difficile de se retrouver dans le personnage ! Comme beaucoup de victimes d’agressions sexuelles, Hatsumi est tout d’abord submergée par un mélange de chagrin, de honte et de colère.

À mesure qu’elle se défait de ces sentiments, elle trouve le courage d’affronter son agresseur. Le spectateur découvre non pas une victime motivée par la colère, la soif de justice ou le désir de revanche (ce qui semble plutôt être le leitmotiv de la mère), mais une jeune fille troublée. D’un côté, Hatsumi veut obtenir des réponses mais de l’autre elle éprouve toujours des sentiments pour Ryutaro. Ce tiraillement est d’ailleurs l’objet d’une des plus belles scènes du film où le réalisateur nous montre alternativement la mère de Hatsumi en reprochant à Ryutaro la destruction de tout ce qu’elle a mis des années à construire, tandis qu’au même moment Hatsumi noie son visage dans les rayons du soleil en se remémorant ses instants de bonheur passés. Cette complexité du personnage, qui au final n’accorde pas le pardon mais ne peut non plus se résoudre à se séparer de son agresseur sans le revoir et l’enlacer une dernière fois avant de le laisser partir libre, s’explique sans nul doute par la force des sentiments liés à un premier véritable amour d’adolescent. Néanmoins, on ne peut nier qu’il s’agisse d’une approche osée, voire un peu avant-gardiste pour un sujet dont on ne parle encore que très peu en 2014.


Le jeu des acteurs
La particularité d’Again, en dehors de l’histoire, réside avant tout dans la façon dont s’est déroulé le tournage et dans le jeu de son actrice principale, Aoi Yoshikura, qui incarne Hatsumi à l’écran. La jeune actrice joue son rôle avec beaucoup de sensibilité et d’émotion et nous dévoile un personnage crédible et complexe, si bien qu’il est difficile de croire qu’il s’agisse de son tout premier rôle. Pourtant, elle a été recrutée pour le rôle après désistement de l’actrice initialement choisie pour incarner Hatsumi. L’équipe était donc aux petits soins avec cette actrice débutante.

L’acteur principal, Yuya Yagira, a lui déjà tourné dans plusieurs films mais se montre ici un peu décevant dans le face-à-face final. Dans cette scène magnifique chargée en émotions - la plus dure à tourner du film pour Jun’ichi Kanai - Hatsumi et Ryutaro se retrouvent en médiation face l’un à l’autre pour s’expliquer et, au final, avancer chacun de leur côté. Si le jeu de Yagira reste bon, celui de sa partenaire est extraordinaire dans cette scène. Dans la première partie du film, lui et Yoshikura forment un excellent duo, et on regrette qu’il n’ait pas eu l’occasion de s’exprimer un peu plus dans la deuxième. Son absence prolongée à l’écran ne font que lever la barre des attentes du spectateur lors de son retour, d’où une performance un peu décevante en fin de parcours.

Peut-être est-ce dû aussi à la méthode de tournage particulière. En effet, le réalisateur a choisi de tourner dans l’ordre chronologique de l’histoire, et ce, un en temps record de seulement deux semaines et demi. Du fait de ce parti pris dans la chronologie du tournage, les acteurs ne se rencontraient que lorsqu’ils tournaient des scènes ensemble, l’idée au départ étant de rendre les échanges plus authentiques. Mais après le tournage de la scène du viol, Yuya Yagira et Aoi Yoshikura ne se sont pas vus une seule fois jusqu’à la scène de la confrontation. Cette méthodologie est à double tranchant : la tension entre les acteurs était réellement palpable car probablement réelle. Mais comme l’équipe avait porté toute son attention sur Yoshikura, l’acteur Ryutaro a certainement été délaissé de la deuxième partie du tournage, et cela s’en est ressenti sur son jeu de la scène finale.

Peu de remarques à faire sur les deux autres actrices principales, Mayumi Asaka et Yuko Araki, qui incarnent respectivement la mère de Hatsumi et Mari, si ce n’est le jeu un peu redondant de Mayumi Asaka dans son rôle de mère autoritaire, qui ne se débarrassera de ces poncifs et ne commencera à briller réellement que dans le dernier tiers du film. Yuko Araki quant à elle joue très bien son rôle de confidente et de soutien, en dépit du caractère très discret de son personnage qui s’efface facilement derrière celui de Hatsumi.

Bien qu’abordant le sujet difficile à traiter du viol, Again n’en fait cependant pas son thème principal. Il s’agit plutôt d’un film sur un premier amour qui par un malheureux drame finit très mal. Un film sur la confusion d’une adolescente en proie à des émotions contraires, sur des liens qui se tissent, qui se défont, qui évoluent, sur un nouveau départ. Le choix du titre international, Again, reflète d’ailleurs ces idées en faisant à la fois référence à la rencontre finale entre Hatsumi et Ryutaro (« meet again ») mais aussi à un nouveau commencement tant pour Hatsumi et sa mère que pour Ryutaro (« start over again »).

Lors de notre entretien avec M. Kanai à Vesoul, ce dernier nous a annoncé qu’un deuxième long-métrage devrait sortir prochainement. « Ce sera un film au ton beaucoup plus léger, un peu fantaisiste », nous a-t-il expliqué. Le film en question (Sayonara cake to fushigina lump) est sorti en avril dernier au Japon.


Autour du film : Interview vidéo du réalisateur ; filmographie ; bande-annonce.

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