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Avoir 20 ans (iran) - Les enfants de Belle Ville

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Un film de Asghar Farhadi (Iran, 2004, 101 min)

Par Elsa Nadjm

Le drapeau iranien flotte au-dessus de la prison pour mineurs de Téhéran. Une fête s’y prépare en cachette ; Akbar vient d’avoir 18 ans. Au milieu de la foule, les épaules vibrent sur le rythme des chants et des percussions ; une marée de têtes brunes se jette sur le gâteau à peine les bougies soufflées. La fête bat son plein. Et pourtant c’est un anniversaire bien particulier pour le jeune homme.

Akbar est condamné à mort pour avoir tué sa petite amie et raté son suicide alors qu’ils préparaient ensemble leur départ vers un autre monde. Son exécution ne pouvait être effective qu’à l’anniversaire de ses 18 ans. C’est donc la peur au ventre, face à un avenir incertain, qu’Akbar quitte le centre de rétention pour mineurs en direction de la prison pour adultes.

A’la, jeune garçon téméraire et meilleur ami d’Akbar, est désespéré par le sort qui attend son ami. Il décide de sortir de prison pour le sauver coûte que coûte. En Iran, l’application du droit musulman est relativement claire. Trois possibilités s’offrent à la famille de la victime : demander la loi du talion (ici la peine de mort), demander un dédommagement financier, ou bien simplement pardonner.

L’intrigue du film ainsi posée, nous suivons A’la dans sa quête. Il part à la rencontre de la sœur d’Akbar, une jeune femme installée dans le quartier pauvre de Belleville ; Shahr-e now en persan. Ensemble ils vont entamer une succession de visites chez le père de la victime pour le convaincre de pardonner Akbar. Les cadeaux, les pleurs, rien ne semble faire changer d’avis ce vieil homme pieux, brisé par la mort de sa fille unique.


C’est d’un sujet sensible que traite Asghar Farhadi. Un sujet d’ailleurs repris dans d’autres films iraniens plus récemment Final Whistle de Niki Karimi (2011), prix Inalco au Festival des cinémas d’Asie de Vesoul en 2012. L’Iran,
il faut le rappeler, est après la Chine, le pays où le nombre d’exécution par habitant est le plus important. Dans le rapport annuel d’Amnesty international sur la peine de mort, près de 80 % des exécutions à l’échelon mondial (à l’exception de la Chine) ont été recensées en 2013 dans trois pays seulement : l’Iran, l’Irak et l’Arabie saoudite . Un sujet important, donc.

Les Enfants de Belleville est loin d’être un film plaidoyer contre la peine de mort et la loi islamique. Asghar Farhadi, comme dans la plupart de ses films, s’évertue à présenter ses personnages dans toute leur complexité et contradiction : le garde de prison est un homme généreux et protecteur, le père qui s’obstine à ne pas pardonner Akbar est un homme accablé, ou encore le mollah, porte-parole de la loi islamique est le meilleur entremetteur pour convaincre le père de ne pas l’appliquer... Mais reprocher à Asghar Farhadi un manque d’engagement serait très prétentieux de notre part. Il ne faut en effet pas minimiser la situation complexe d’un cinéma iranien
qui ne peut entièrement s’exprimer. C’est en jouant des contraintes de la censure que ce cinéma se dépasse. C’est entre les lignes qu’il se dévoile.

C’est d’ailleurs à ce titre que se déploie en parallèle de l’intrigue principale une très touchante histoire d’amour. A’la et la sœur d’Akbar, Firouzesh, motivés par la même envie de sauver un être cher, vont petit à petit apprendre à se connaître et à s’apprécier. La finesse du réalisateur est de parvenir à signifier les sentiments des deux jeunes personnages par des jeux de regards et de taquineries. Aucun geste « déplacé » ne trahit leur complicité naissante. Aucun baiser ne vient la matérialiser. Et pourtant le spectateur comprend les choses et les ressent. Le personnage de Firouzesh est d’ailleurs très intéressant. Brillamment interprété par une des actrices fétiches de Farhadi, Taraneh Alidousti, elle incarne dans le film la position d’une femme libre. Elle vit seule avec son enfant et semble avoir officieusement congédié son mari dans la petite échoppe qu’il tient devant chez elle. Il n’a d’ailleurs pas intérêt à se mêler de ses affaires. Autre détail qui peut paraître anodin mais qui ne l’est pas, la jeune femme fume.

Le film de Farhadi dépasse la thématique un peu vaine des rapports entre la loi et la morale. Entre les lignes, il révèle un Iran constamment tiraillé par ses propres contradictions.


Autour de ce film : interview de l’actrice Taraneh Alidousti ; bande-annonce ; filmographie du réalisateur sur IMDb.

Images du film. Tous droits réservés.