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Avoir 20 ans (Inde) - Le monde d’Apu (Apur Sansar)

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Un film de Satyajit Ray (Inde, 1959, 117 min)

Par Chandrasekhar Chatterjee.

Apur Sansar (Le monde d’Apu) du grand maître du cinéma indien Satyajit Ray est le dernier volet, [précédé de Pather Panchali (La Complainte du Sentier, 1955) et Aparajito (L’invaincu, 1956)] de la majestueuse «  trilogie d’Apu  » relatant le voyage initiatique d’Apurba Kumar Roy, surnommé Apu.

Basée sur deux romans bengalis de l’écrivain Bibhutibhushan Bandopadhyay (1894-1950), l’histoire de cette fameuse saga se déroule au Bengale, au début du XXème siècle. Cependant chacun de ces trois films peut être vu indépendamment comme un épisode à part entière, puisque chaque volet expose un stade singulier de la vie du protagoniste Apu : son enfance, son adolescence jusqu’à l’âge adulte et enfin sa maturité en tant que jeune homme.

Nous avions vu que dans le passé la mort de ses proches les plus chers l’a toujours aidé à progresser dans sa vie, cette dernière partie va lui permettre de se comprendre lui-même à travers l’amour inconditionnel. C’est certainement pour cette raison qu’Apur Sansar est, à certains égards, le volet le plus émouvant et satisfaisant de la trilogie de Satyajit Ray.

Il serait utile de souligner à ce stade un point concernant le titre français du film, traduction littérale faite à partir du titre anglais. Ce qui est un peu dommage, c’est que le sens exact de la dualité qu’évoque le mot bengali « sansar » (dérivé du sanskrit samsara) signifiant à la fois la famille et l’univers (d’Apu) perd manifestement quant à la subtilité du sens.


Divisé en trois actes distincts, le film s’ouvre avec Apu, jeune homme,vivant en ville dans un logement dérisoire d’une pièce près du chemin de fer. Avec les trains qui passent bruyamment, nous sommes d’emblée bien loin de l’atmosphère idyllique de la campagne de Pather Panchali où le passage du train à travers le champ émerveillait le très jeune Apu. Dans ce premier acte, le spectateur découvre le jeune homme qui a dû abandonner ses études supérieures faute d’argent, mais heureux en dépit d’être sans emploi et fauché. Il est absolument libre comme il a toujours voulu être, libéré de tout attachement et des exigences de la tradition, envisageant ainsi de devenir écrivain.

Alors qu’il a du mal à joindre les deux bouts, son vieil ami de lycée, vient lui rendre visite et l’invite au mariage de sa cousine dans un village au fin fond du Bengale. Il finit par accepter sa proposition et se rend à la campagne. Le jour du mariage, il sauve la jeune cousine (Aparna) en question, qui est sur le point d’être mariée à un fou. En prenant la place du marié sur le champ, il épargne l’épreuve désastreuse du déshonneur à la jeune fille et sa famille.

Une nouvelle phase de la vie d’Apu débute quand, après son retour à Calcutta, il commence à découvrir l’amour et le bonheur de sa vie conjugale avec sa nouvelle épouse. Malheureusement la vie romantique d’Apu ne dure pas longtemps puisque Aparna meurt au moment de l’accouchement de leur fils Kajal. Complètement dévasté par cette tragédie, Apu abandonne son enfant et se met à mener une vie solitaire de nomade. Il continue à ignorer son fils en le tenant responsable de la disparition de la personne la plus chère à sa vie.

Dans le troisième acte, nous ressentons le déchirement d’Apu tout en l’accompagnant dans ses errances jusqu’à son retour au bon sens des années plus tard. Il décide alors de rencontrer son fils Kajal avec lequel il veut enfin renouer des liens. A ce moment, les rôles s’inversent : cette fois-ci c’est Kajal qui rejette son père aux abonnés absents pendant les toutes premières années de sa vie. En effet, dans la scène finale, Apu tente de se faire accepter comme son père auprès de son fils. Nous voyons Apu descendre une route sinueuse au bord d’un fleuve, il est suivi par Kajal, qui, restant debout en hauteur lui demande après quelques échanges : « Qui es-tu ? ».

Apu manque de répondre qu’il est son père, mais finit par dire : « je suis ton ami ». Quelques instants plus tard, Kajal se précipite vers Apu qui le soulève dans ses bras et un rayon de joie éclaire les deux visages pendant que le père et le fils partent ensemble pour Calcutta. Ayant ainsi parcouru un long et éprouvant périple, Apu trouve son salut à la fin de l’histoire. La boucle est bouclée et son monde est désormais complet. Sans aucun doute, cette dernière scène est l’un des moments les plus mémorables du cinéma de Satyajit Ray.


Dans ses films, Satyajit Ray traite souvent des éléments fondamentaux, présents dans toutes les cultures, de la vie humaine avec toutes ses complexités. Apur Sansar ne fait pas exception, les thèmes remarquablement abordés tels que le mariage, la perte irréparable d’un proche, le rapport entre différents individus, notamment entre l’enfant et son père et la réconciliation sont incontestablement universels. Comme dans le passé S. Ray fait confiance à des comédiens peu expérimentés, et il introduit pour la première fois Soumitra Chatterjee qui interprète avec brio le rôle d’Apu dévoilant précisément la sensibilité du personnage, si bien qu’il deviendra par la suite l’acteur fétiche du réalisateur. Sharmila Tagore qui fait ses débuts également dans ce film incarne le personnage de la jeune épouse d’Apu avec une belle réussite malgré son jeune âge de 14 ans. Comme beaucoup d’autres films de Satyajt Ray, Apur Sansar (réalisé au début de sa carrière), témoigne également de la qualité prodigieuse du cinéaste. Sa maîtrise totale de l’art cinématographique apparait encore une fois évidente dans cette œuvre exceptionnelle, ne serait-ce qu’à travers sa capacité à émouvoir le public, sans mélodrame ou manipulation émotionnelle

Premier cinéaste indien de renommée internationale, Satyajit Ray reste encore aujourd’hui, plus de 20 ans après sa mort, le réalisateur indien le plus célèbre sur la scène mondiale. Fasciné par le cinéma depuis sa jeunesse et attiré par le néo-réalisme italien, dont l’influence est évidente dans ses œuvres, S. Ray (fondateur du premier ciné-club en Inde) réalise son premier film Pather Panchali (La Complainte du Sentier) en 1955, après deux longues années de travail ardu. Il le tourne en décor réel, faisant appel à des amis comme acteurs, et en le finançant avec grande difficulté. Mais ses sacrifices furent payants, il reçoit le Prix du document humain à Cannes en 1956 et obtint un très grand succès en Inde et dans le monde. Ce sera le début d’une longue carrière avec 36 films, dont beaucoup sont considérés comme des chefs-d’œuvre. Il prendra souvent des œuvres de la littérature bengalie et le Bengale comme points de départ de son inspiration.


Autour du film : critique du film Des jours et des nuits dans la forêt (Aranyer Din Ratri) et de Tonnerres Lointains ; extrait ; interview de Nemaï Ghosh, photographe de Satyajit Ray.

Image du film et portraits de Satyajit Ray. Tous droits réservés.