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Avoir 20 ans (kazakhstan) - Leçons d’harmonie

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Un film d’Emir Bagaizin (Kazakhstan, France, Allemagne, 2013, 114 min)

Par Philippe Desvalois

Chaque année à Vesoul est l’occasion de découvrir un peu plus le cinéma kazakh. Depuis longtemps, Martine et Jean-Marc Thérouanne, assistés par Eugénie Zvonkine en 2012 pour l’incroyable rétrospective du cinéma kazakh, nous présentent des petits bijoux de cinéma inédits dans nos contrées occidentales.

Ce fut le cas en 2006 avec en Première mondiale L’Express des steppes de Amanzhol Aituarov, en 2007 L’Aiguille de Rachid Nougmanov, en 2008 Le Martinet d’Abai Kulbai, en 2009, Un cadeau pour Staline de Roustem Abdrashev, qui avait remporté plusieurs prix dont le Cyclo d’or.

Cette année n’y échappe pas puisque la thématique « avoir 20 ans » présentait trois films kazakhs remarquables : L’Étudiant de Darezhan Omirbaev, inspiré de Crime et Châtiment de Dostoïevski, Tulpan de Seguey Dvortsevoy et, pour ceux qui ont pu le voir (les séances étant pleines) Leçons d’harmonie, choc émotionnel monumental.


L’histoire ? Une vengeance implacable, celle d’un adolescent de 13 ans. Aslan vit avec sa grand-mère. Ils s’entraident mutuellement. On le voit ainsi au début du film qui lui tue et dépèce un mouton. Première scène choc, presque en plan-séquence. La vieille femme le nourrit, lui prépare ses bains –il en prend beaucoup, obsédé qu’il est de la propreté- et s’inquiète de son comportement – il torture des animaux pour l’expérience mais non sans plaisir. Le reste de ses journées est passé au collège, un lieu fermé, sans âme et pourri par la corruption et le racket. Aslan est ainsi humilié lors d’un examen médical (on ne dévoilera pas cette deuxième scène choc), puis constamment ostracisé, évincé des relations collégiales.

C’est alors que ses essais pseudo-scientifiques tournent à l’expérimentation visant à bâtir sa vengeance et que le film vire plus froidement sur l’évolution du caractère d’Aslan vers le tueur insensible. On n’en dira pas plus sur l’histoire car ce fut surtout la magnifique mise en scène qui marqua l’esprit du cinéphile (le film a remporté l’Ours d’argent de la meilleure image à la Berlinale 2013).


À la sortie de la projection, les discussions sur les influences du réalisateur allaient bon train : est-ce le Maurice Pialat de L’Enfance nue ou de À nos amours ou le Michael Haneke de Benny’s video ou de Funny Games ? Toujours est-il que Emir Bagaizin possède la même maîtrise que ses pairs. La caméra est fluide mais se resserre sur ses personnages comme un microscope sur ses objets d’expérience. Elle est à hauteur d’homme (d’adolescent) mais peu aussi prendre un recul totalement poétique comme lors de la scène finale, onirique à souhait, où les personnages et animaux morts pendant le film marchent sur l’eau.

Selon Franck Nouchi, critique cinéma au Monde (Leçons d’harmonie : leçon de darwinisme social au Kazakhstan, 25.03.2014), « Emir Baigazin est à placer aux côtés de réalisateurs aussi remarquables que Sergueï Dvortsevoy [réalisateur de Tulpan. NDLR] ou Darezhan Omirbaev [réalisateur de L’Étudiant. NDLR]. » Ajoutons à cette trop courte liste Ermek Shinarbaïev, le réalisateur de Ma vie sur le bicorne (1989) et de Lettres à un ange (2008), présentés à Vesoul en 2012 et alors qu’il faisait partie du jury international. Il est vrai que notre étonnement va grandissant quant à cette génération de cinéastes kazakhs. Une parfaite maîtrise de la mise en scène et de la direction d’acteurs les rassemblent, plus l’exceptionnelle rareté que nous avons de découvrir ces histoires se déroulant dans les steppes ou les villages reculés de ce pays d’Asie centrale dont la culture est trop méconnue. Histoires souvent marquées par la violence (du climat, du terrain, des hommes).

Leçons d’harmonie n’y échappe pas. On nous présente sans pudeur les tortures quotidiennes entre adolescents, entre garçons et filles, mais aussi de la part des forces de l’ordre. Selon Amnesty International, les brutalités policières seraient monnaie courante au Kazakhstan. La torture serait généralisée au sein du système judiciaire, et ce dans la plus grande impunité (source : Violences policières et torture au Kazakhstan, La Chronique, mai 2010, Amnesty International France). Leçons d’harmonie serait-il donc un film de fiction documentaire ? La question serait à poser à Emir Bagaizin lui-même ou à Catherine Poujol, spécialiste à l’Inalco de ce pays si singulièrement dépeint par son cinéma.


Emir Baigazin est né au Kazakhstan en 1984. Il a d’abord été acteur de théâtre avant d’entreprendre une formation de réalisateur pour le cinéma et la télévision. Il tourne son premier film en 2006. Leçons d’harmonie, son premier long métrage de fiction, a été primé aux festivals de Berlin, Seattle et Tribeca.


Autour de ce film : bande-annonce.

Portrait de Emir Baigazin par AFP Gérard Julien et image du film. Tous droits réservés.