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Francophonie d’Asie - Cambodge - Norodom Sihanouk

Norodom Sihanouk, deux films portraits du monde enchanté du roi cinéaste :
La Forêt enchantée
et La Joie de vivre.
par Hélène Kessous

Imaginez… votre président, sa femme, ses enfants, mais aussi des ministres, et de hauts dignitaires de l’armée qui jouent à faire l’acteur, et vous pourrez ainsi imaginer un film de Norodom Sihanouk.

Le Roi-Père du Cambodge qui s’était amouraché du cinéma dès son plus jeune âge dans les années 1930, réquisitionnait son entourage afin d’assouvir sa passion. Le 17ème festival international des Cinémas
d’Asie nous a offert l’occasion de découvrir deux films inédits : La Forêt enchantée et La Joie de vivre. Tous deux très différents, ces films ont pour but premier de critiquer les mœurs décadentes apportées par l’Occident. Le Roi-Père s’est donné comme mission de faire comprendre à l’élite qu’il était temps de rectifier la barre et d’abandonner les travers occidentaux.

La Forêt enchantée (Cambodge, 1966, 101 mn) nous conduit dans un monde entre rêve et réalité, là où les hommes sont reconnus pour ce qu’ils sont vraiment, sans le regard biaisé de la société. L’histoire est simple et peu originale. De jeunes gens à la jeunesse dorée ont décidé de s’aventurer une journée dans la forêt pour chasser. Malgré un guide expérimenté, qui n’est autre que le gouverneur de la région, la journée de chasse est particulièrement ennuyeuse ; le gibier se fait si discret qu’il donne l’impression d’avoir déserté la forêt. Le gouverneur confesse alors que ce jour est particulier et que les génies de la forêt protègent les animaux, afin qu’aucun d’entre eux ne soit tués ou blessés en ce jour sacré. Une averse surprend nos chasseurs en herbes qui trouvent alors refuge dans une grotte. C’est l’occasion pour le réalisateur de nous présenter des personnages extrêmement stéréotypés : Kolap, une belle jeune fille qui n’a pas froid aux yeux. Occidentalisée, elle porte un mini-short, ne croit pas aux esprits de la forêt et préfère s’exprimer en français plutôt qu’en khmer. Malgré la présence de son mari (vieux bougre qu’elle mène par le bout du nez), elle flirte avec Piero, un garçon faible qui se laisse facilement éblouir par l’audace de la jeune femme. La sœur de Piero est, quant à elle, l’archétype de la jeune femme traditionnelle : belle, discrète et bien éduquée. Elle et Kolap ne pourraient pas être plus éloignées l’une de l’autre. Eliane incarne la douceur et la bienséance de la femme traditionnelle. Après le repas nos amis décident de faire une sieste. Alors qu’ils pensent tout le monde endormis, Kolap et Piero en profitent pour se bécoter. À cet instant, une jeune femme apparait, toute de soie vêtue, elle est l’incarnation même d’une apsara. C’est ici le véritable début du film.

La jeune femme qui répond au nom de Préah Anoch conduit les protagonistes dans un royaume magnifique où son frère Préah Angk (joué par Sihanouk en personne) les attend. L’allégorie se met en place et la propagande peut commencer

Dans ce palais hors du temps humain, chacun est amené à révéler sa vraie nature. Le frère et la sœur sont les garants de la bonne moralité, très vite Kolap, Piero et le gouverneur sont montrés du doigt pour leurs comportements déviants et leur peu de foi dans les traditions. Le français disparaît peu à peu des conversations. Le Roi de ce monde magique offre aux visiteurs ainsi qu’aux spectateurs un florilège de ce qui se fait de mieux dans son royaume. La danse, la musique, la spiritualité traditionnelle, tout est glorifié, et c’est bien Sihanouk qui met en scène sa propre gloire. Il se pose en grand protecteur des traditions, grand protecteur de la nation et de tout ce que le Cambodge a à offrir. Le temps du film, chacun est confronté à ses défauts et ses qualités. Les traditions, le bouddhisme, le végétarisme, l’interdiction de consommation d’alcool, l’honnêteté… tout cela est mis en avant et récompensé. Contre toute attente, Eliane n’est pas la seule à trouver grâce auprès du juge de ce royaume. On nous invite à juger positivement les domestiques, à apprécier leur simplicité, leur honnêteté et leur capacité à se satisfaire de peu. Un jugement sévère est, quant à lui, porté sur ceux qui se sont laissés charmer par l’Occident. Ils sont caractérisés par l’adultère, l’irrespect pour la nature, l’imbécillité et l’athéisme. La force de ce film se trouve dans le message qu’il délivre : Sihanouk est le Roi d’un monde magique et magnifique de toute éternité ou le temps passe mais où les traditions perdurent. Un monde entre Orient et Occident, mais qui ne prend que le meilleur des deux. La Forêt enchantée est le conte philosophique d’un Roi qui cherche sa place dans ce monde qui change.

La Joie de vivre (Cambodge, 1969, 66 mn), le deuxième film présenté au festival monte d’un cran dans la critique de la haute société cambodgienne. Sihanouk n’essaie plus de convaincre en vantant les mérites du Cambodge éternel, il dénonce en ridiculisant. Réalisé un an après La Forêt enchantée, toutes références au Cambodge traditionnel et immuable ont disparues, et le réalisateur décide de confronter la haute société à ses travers les plus discutables.

Dans ce monde sans valeurs et sans repères, les gens riches vivent en vase clos, dans une société qui ne connaît que les lois de l’adultère, de la corruption, l’avarice et l’envie. L’histoire est sans intérêt, les maladresses sont nombreuses, mais les situations cocasses abondantes plongent parfois les spectateurs dans un rire irrépressible. Malgré cette critique, l’on ne peut s’empêcher d’admirer la liberté dont jouissent les femmes. On retrouve le thème de la femme tentatrice, la femme corruptrice, c’est par elle qu’arrive le péché. Elles sont belles, rusées et savent mener les hommes par le bout du nez. Pour ce faire, elles jouent bien évidemment de leur corps. La critique moraliste est bien là, les femmes utilisent leur corps et le sexe pour parvenir à leur fin. On en vient presque à ressentir de la compassion pour ces pauvres vieux messieurs riches mais tellement naïfs. Ce qui interpelle, c’est aussi la liberté laissée aux acteurs. Il ne faut pas oublier qu’ils sont tous ou presque de hauts personnages ; on les voit pourtant dénudés dans leurs lits, ou encore s’embrasser, danser… Si le but est de dénoncer dans la forme, le fait de placer ces figures politiques dans de telles conditions laisse une impression d’étrangeté.


Autour de cet article : Francophonie d’Asie : Cinéma cambodgien.

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