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Une Asie centrale électrique !

P.S. de Elkin Tuychiev (Ouzbékistan, 2010, 90 mn)
Cyclo d’or ex-æquo, coup de cœur du Jury Guimet et prix Netpac.

Le voleur de lumière (Svet-ake) de Aktan Arym Kubat (Kirghizistan, 2010, 80 mn)
Film d’ouverture du festival.

Hommes sans femmes (Muzhchiny bez zhenshchin) de Algimantas Vidugiris (Kirghizistan, 1981, 77 mn)

par Justine Meignan

Ces trois films, il peut sembler naturel de les réunir car ils ont été réalisés dans des pays voisins et aux histoires croisées (Ouzbékistan et Kirghizistan, deux pays de l’ex-URSS). Mais ils ont cela de plus en commun qu’ils se construisent tous les trois autour de l’électricité. L’électricité comme prétexte, comme sujet apparent, semble surtout présente pour établir un sous-texte plus ou moins subtil et mystérieux et fait apparaître ainsi des réalités sociales et politiques contrastées. Que ce soit un réparateur de télévision ouzbèk qui bascule dans la folie à la suite d’un foudroiement, un électricien de village kirghize qui branche des villageois sur le réseau électrique ou l’héroïsme de techniciens qui bravent tous les dangers de la montagne kirghize pour réparer les immenses installations électriques de l’URSS.

Premièrement, il y a P.S., faisant parti de la sélection officielle en compétition, il fait grand effet puisqu’il reçoit trois prix. Ce qui est remarqué, notamment, c’est qu’il « (…) aborde les mythes et la folie en une construction cinématographique qui traduit les réalités complexes de la vie contemporaine. » (jury Netpac).

Dans ce film, le foudroiement du personnage principal le fait basculer dans une folie teintée de lucidité et avec lui, le film dans un monde mystérieux et mythologique. Jusque-là les archétypes étaient clairs et lisibles ; un des frères représentait d’une certaine manière la conservation des traditions, rigides et étouffantes – l’individu bafoué face à la famille ; l’autre représentant, dans l’excès inverse, l’adoption décadente des nouveaux modèles – l’égoïsme de l’individualisme occidental.

Au grand étonnement du spectateur, c’est justement celui qui semblait le plus fervent protecteur des traditions en place qui, dans cette clairvoyance irréelle, essaye de faire bouger ce qui est figé depuis si longtemps, à l’image d’une scène forte du film dans laquelle il déplace un énorme rocher, qui était là au milieu du chemin mais dont jamais personne n’avait eu l’idée de contester l’absurde position...

P.S. reste probablement le film le plus énigmatique de la sélection, et pour cause, il repose autour du mythe du Minotaure et se sert de celui-ci pour questionner les traces de l’époque soviétique. Il faut bien avouer que si l’on n’a pas en main quelques éléments de cette Histoire, le film reste énigmatique et les symboles mystérieux. En revanche, dans la perspective d’une subtile critique socio-politique, le film prend tout son sens et révèle le génie de la mise en scène du jeune réalisateur Elkin Tuychiev.

Le Voleur de lumière, c’est à la fois le titre et le personnage principal (interprété par le réalisateur lui-même Aktan Arym Kubat) de ce film jubilatoire. C’est l’histoire de M. Lumière, un père de famille kirghize qui, un peu à la manière d’un Monsieur Hulot français est un personnage aux aspects burlesques et à l’apparente naïveté derrière lesquels se cache une conscience fine de la société dans laquelle il vit.

Cette réalité sociale, c’est un petit village kirghize qui vit entre tradition et volonté (nécessité ?) de modernisation. Le rôle de ce M. Lumière est alors un peu à cette image, c’est-à-dire l’électricité (la lumière) comme besoin (modernité) mais en même temps fournit par un branchement parallèle et illégal. C’est aussi la présence d’investisseurs russes qui ont main mise sur la région. Au cœur de ces problématiques politiques, nous suivons ce M. Lumière qui, par son métier très symbolique et poétique, est aussi un lien social et nous permet un aperçu à la fois de ces problèmes mais aussi de ce peuple kirghize, plutôt méconnu.

Le troisième film, Hommes sans femmes, réalisé en 1981, est conçu dans les studios soviétiques du Kirghizistan – qui n’est à l’époque qu’une des provinces de la grande URSS. Le film raconte l’aventure d’une petite équipe de techniciens « de l’extrême » qui vont réparer dans la dangereuse montagne kirghize une ligne électrique détruite par une tempête. Sur fond d’héroïsme et de propagande pour la modernité des installations électriques à disposition pour le peuple, le film traite
d’un dilemme représentatif de la politique communiste : comment sacrifier l’individu au profit de la collectivité.

Il est évident que ces quelques héros soviétiques ont choisi la cause commune et, par une nuit menaçante, bravent tous les dangers de la montagne, laissant leurs femmes derrière eux. La tension narrative est alors double, et la force du récit se situe dans ce tissage entre cette aventure palpitante et l’histoire personnelle de ces hommes. Ceci dans un style remarquable : les images mentales de leurs femmes entrecoupent l’ascension dangereuse de la montagne et on s’aperçoit petit à petit qu’il s’agit non seulement d’images mentales de chacun des protagonistes, mais surtout de situations fantasmées et le fruit de leurs peurs ou de leurs désirs.

Comme beaucoup d’autres aspects de la société, le cinéma de cette région est hanté par le pouvoir soviétique, en place jusqu’en 1991. En mettant ces trois films aux thématiques similaires en relation, il est intéressant de voir comment trois réalisateurs les abordent à travers leur cinéma. En effet, ces trois cinéastes appartiennent à trois générations différentes, c’est-à-dire à trois moments de cette Histoire. D’abord Algimantas Vidugiris, formé dans le VGIK de Moscou (institut national du cinéma russe), réalise ce film avant la chute de l’URSS ; Aktan Arym Kubat, s’est formé dans les studios Kirgys Film et a réalisé ses premiers films pendant la période soviétique (mais dont le film en question est réalisé aujourd’hui) et enfin, Elkin Tuychiev qui n’a que 14 ans quand l’Ouzbékistan reprend son indépendance et qui apprend puis fait du cinéma après la chute du régime soviétique.


Autour de ces films : Les Studios Kirgys Film sur IMDTB ; biographies ; extrait de Le Voleur de lumière.

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