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Un film de Wan Jen (Taiwan, 1995, 121 mn)
par Lucile Constant

Retour sur les pages sombres de l’histoire de Taiwan

Taipei, milieu des années 1990. Un vieux monsieur décide de sortir de vingt ans de réclusion pour aller vivre dans la famille de sa fille. Il a passé plus de dix ans en prison, enfermé par le régime pour activité politique illégale. En effet, dans les années 1950, Tchang Kaï-chek a décrété la loi martiale et gouverne Taiwan d’une main de fer.

La répression est impitoyable et tout communiste, opposant ou simple idéaliste risque la prison à vie, voire la peine de mort. Mais le Taïwan des années 1990, qui s’ouvre à la démocratie, a bien changé. À Taipei, des gratte-ciels se dressent à la place des anciennes geôles et les jeunes loups de la politique croient plus en la bourse qu’en de grands idéaux. Qui se souvient de tant de souffrance ? Seul le vieil homme, hanté par une trahison passée cherche le pardon.


Entretien avec le réalisateur Wan Jen réalisé lors du festival de Vesoul 2010 (version vidéo complète disponible ici) :

Le contexte du film

Deux ans après la fin de la guerre sino-japonaise, qui avait duré vingt ans, a commencé une deuxième guerre en Chine : la guerre civile entre le Kuomintang (le parti nationaliste chinois) et le parti communiste. Ayant perdu la guerre, le Kuomintang s’est réfugié sur l’île de Taïwan. Je suis né en 1950 et cette année-là, le Kuomintang a instauré la loi martiale à Taïwan. À partir de là, toute personne critiquant le régime risquait d’être mise en prison. En général, la loi martiale n’est destinée qu’à durer quelques mois, un an maximum. Mais à Taïwan, elle a duré de 1950 à 1987. Ça a été long, trop long, d’autant plus que la situation n’était tout de même pas si critique. C’était à se demander pourquoi la loi martiale durait si longtemps. [...] Sous la loi martiale, la situation n’était pas si dangereuse pour la population : il suffisait de se tenir tranquille pour avoir la paix. Mais c’était bien plus dangereux pour les intellectuels, ceux qui avaient une pensée indépendante, des idéaux, ceux qui voulaient la démocratie. Le personnage principal du film, le vieil homme, a grandi pendant la période où Taïwan était encore une colonie japonaise. Il a reçu une éducation japonaise. Or, la culture japonaise a été marquée par la pensée démocratique venue d’Europe. De plus, avec l’émergence des idées socialistes et communistes, les jeunes intellectuels ont commencé à beaucoup critiquer le Kuomintang. Dans les années 1960-1970 à Taïwan, il était interdit de se réunir à plus de deux personnes. Certaines personnes se réunissaient cependant pour tenir des réunions littéraires. Beaucoup de personnes ont été arrêtées pour cette raison. Voilà le contexte historique de mon film. Pendant longtemps ce sujet a été tabou. On a seulement commencé à en parler à partir de 1987, quand la loi martiale a été levée. Il faut attendre le film de Hou Hsiao Hsien, La Cité des douleurs, pour que ce thème soit abordé dans un film pour la première fois. […]

Le silence

Pour moi, il était important de montrer ce vieil homme, qui après toutes ces années de prison est comme enfermé en lui même. […] Lors de l’écriture du scénario, la problématique de "comment s’exprimer" était très importante. En effet, dès l’enfance, on nous interdisait de parler. Nos parents nous disaient : "Les petits enfants ont des oreilles mais pas de bouche". Et puis, on voyait devant nos yeux des gens se faire arrêter pour avoir parlé politique. Cette pensée s’infiltre progressivement jusqu’à ce que tu n’oses définitivement plus parler. […]

La question de la mémoire

À Taïwan, il n’y a pas de monuments aux morts, de plaques commémoratives pour les victimes des événements de l’histoire comme dans les autres pays. C’est comme si tout le monde était réconcilié. En réalité, les frictions existent toujours. Je pense que les Chinois responsables auraient dû, comme les Allemands après la guerre, demander pardon pour leurs méfaits. Mais ils ne l’ont pas fait. Dans mon travail, j’ai voulu aussi exprimer l’importance de la demande du pardon.


Autour du film : interview du réalisateur ; biographie.

Image extraite du film ; portrait de Wan Jen. Tous droits réservés.