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Frontier Blues

Un film de Babak Jalali (Iran, 2009, 96 mn)
par Hélène Kessous

Dans son premier long métrage, le jeune réalisateur iranien Babak Jalali nous amène dans un Iran méconnu à la frontière du Turkménistan, près de Gorgān, ville d’origine du réalisateur. Le monde qu’il nous dépeint est un monde d’hommes, les femmes ne sont présentes que par leur absence.

Tout au long du film, nous vivons entourés de ces hommes : un jeune Turkmène et son père ; un jeune loufoque un peu attardé et son oncle, propriétaire d’une boutique de vêtements qui ne trouvent jamais preneur. Leur vie est monotone, répétitive, le temps ne semble pas exister car chaque jour se déroule invariablement comme le précédent. Le seul personnage à qui il arrive quelque chose, le seul à vivre ce qui aurait pu être une aventure, est un musicien turkmène qui a été choisi par un photographe de Téhéran pour être le sujet d’un livre. Mais là aussi, l’inévitable répétition se met en place, chaque photo finit par être l’exacte réplique de la précédente ; seul le paysage en fond change. On est frappé par cette vie qui ne semble pouvoir offrir aucune surprise, cette vie qui, si elle dévie ne serait-ce qu’un peu de son chemin habituel, ne le fait que pour apporter souffrance et désolation : un animal de compagnie fidèle qui disparaît, une épouse qui s’enfuit, un mariage qui est refusé. On s’attache terriblement à ces personnages, et on est amené à se demander ce qu’on ferait à leur place, pour réussir à vivre dans le néant, là où tout paraît absurde…

Mais ce film, c’est aussi et avant tout une déclaration d’amour d’un Iranien aux Iraniens d’origine turkmène. Personne ne conteste leur "iranité", personne ne les considère comme des citoyens de seconde zone, ils sont parfaitement intégrés, de sorte que lors de la création du Turkménistan en 1991, nous n’avons pas assisté à un exode massif des Turkmènes de la région vers le pays nouvellement créé. Malgré tout, ils restent un sujet de curiosité, ils sont la partie "exotique" du pays. À cet égard, le photographe n’est pas tant intéressé par les Turkmènes que par l’idée qu’il s’en fait. Les images qu’il est venu faire ne reflètent en rien la réalité quotidienne de ce peuple, il est venu photographier son idée, sa vision, refusant de voir que tout cela n’est que chimère. Des traditions, des règles de vie entre les deux communautés perdurent, ainsi les pères turkmènes ne donnent pas leurs filles à marier à un "Perse" alors que l’inverse est commun. Pourtant dans le film, notre jeune Turkmène est éperdument amoureux d’une jeune et belle Persane. Chacune de leur rencontre n’est que silence, elle sous le porche de sa maison et lui sur sa mobylette, à une distance respectable.

Aucun mot n’est échangé, on ne sait pas depuis combien de temps dure ce petit rituel. Il la regarde désespérément amoureux, et elle se laisse regarder. Mais lorsqu’il se décide enfin à la demander en mariage, le père de celle-ci décline la proposition. Sa vie et ses habitudes ont été bouleversées par cette décision, cette prise de risque.

Tout dans ce film est déterminé, le spectateur est le premier témoin des causes et des effets, une décision prise entraîne une réaction, belle illustration de la vie. Demander la jeune fille en mariage, c’est ne pas réviser son anglais comme à son habitude, c’est aller acheter un costume et ainsi briser l’effroyable routine du propriétaire de la boutique qui ne voit que trop rarement passer des clients. La chaîne des causes et des effets nous est dévoilée mais elle n’est pas si apaisante pour autant, car alors entre en jeu le : " Et si ? ".

À la fin du film, on ne sort pas de la salle abattu par ces vies qui peuvent paraître si tristes, si vides. Le fatalisme est magnifiquement contrebalancé par des images splendides, radieuses, comme si l’espoir était dans la nature qui les entoure.

Bien qu’il n’ait pas reçu de prix, Frontier blues est un film que l’on a fortement envie de revoir !


Autour du film : interview du réalisateur. Biographie.

Affiche du film. Tous droits réservés.
Babak Jalali et Sara Rastegar lors de l’entretien accordé à l’INALCO,
Vesoul 2010 (crédit photo : Hélène Kessous). Tous droits réservés.