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Night and Fog (Tian shui wei di yeyu wu)

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Un film de Ann Hui (Chine, Hong Kong, 2009, 122 mn)
par Vanessa Derouen

Après The Way We Are (2008), Night and Fog est le deuxième volet d’un diptyque sur le quartier de Tin shui wai (traduisible par "entre ciel et eau"), surnommé aussi la "cité des douleurs", un nouveau quartier de Hong Kong qui concentre une multitude de situations sociales complexes. C’est également un lieu nodal pour comprendre les relations entre le continent et Hong Kong.

L’intérêt de Ann Hui pour ce quartier débute par des séries TV documentaires, notamment celle sur ICAC (Independent Commission Against Corruption), la brigade anti-corruption de Hong Kong et le CID (Criminal Investigation Department). Elle dit dans plusieurs interviews qu’après avoir réalisé des documentaires sur ces thèmes, l’idée d’écrire une fiction était devenue importante pour elle. Elle produit ici un film qui emprunte au documentaire, avec un montage de l’événement à la genèse de cette histoire, et une narration, plus lente, qui suit le développement des personnages, mais manque parfois de profondeur pour les éléments périphériques.

Lee Sum (Simon Yam) vit des aides sociales avec son épouse Hiu Ling (Zhang Jinchu) et leurs filles jumelles. Ling travaille, comme serveuse, malgré les reproches de son mari qui craint qu’on lui retire ses allocations. Un jour, Sum jette Ling et les enfants hors de la maison. La voisine assiste à la scène et les emmène au poste de police local. Ling est orientée vers les services sociaux et hébergée avec ses filles dans un foyer pour femmes battues où elle se lie d’amitié avec Siu Lei.

Night and Fog plonge le spectateur dans une fiction construite sur la réalité la plus dure, la plus violente, la plus discrète et aussi la plus banale : la violence conjugale et le quartier de Tin shui wai. Le dénouement de cette histoire, tirée de faits réels (2004), constitue le point de départ du film. Ensuite, il est question de processus, de maturation, de hasard, de basculement irréversible.

Dans le traitement de la violence extrême, Ann Hui excelle, même les scènes les plus crues sont supportables. Ces apparitions sanglantes sont autant de métaphores de la violence, celle qui explose et déborde la sphère privée. C’est peut-être dans la violence ordinaire, là où elle s’attarde le moins, que la cinéaste est moins pertinente. Au cœur du couple, emprisonnée dans la sphère privée tout d’abord ; intime et honteuse, la violence se terre, se révèle au gré de l’humeur turbulente du mari : jalousie exacerbée, contrariétés anodines, mots, gestes. La brutalité masculine est utilisée comme un mode de contrôle sur sa femme, sa famille, son environnement fragile, la société menaçante. Un jour, une barrière saute à travers un acte impulsif, une plongée dans la folie. Dès lors, avec sa cruauté sans bornes, cet homme perd tout en perdant son humanité.

Ann Hui réalise un film sophistiqué, particulièrement avec le traitement de la lumière dans l’appartement, dans l’intime de cette relation oppressante. La lumière peine à filtrer le plus souvent. La vie privée ne sort pas de cet espace ; les coups, les humiliations, les viols tentent de se préserver de la curiosité du dehors, l’intervention extérieure est une autre étape. Lumières de la nuit, ténèbres de la folie en gestation, Lee Sum se retrouve seul et harcèle de coups de fils son épouse réfugiée en centre d’hébergement pour femmes battues. Le changement du néon par le fils d’un premier mariage est un basculement. Toutes les interventions extérieures bouleversent l’équilibre fragile : la voisine qui conduit Ling à la police, les amies du centre d’hébergement qui lui ouvrent les yeux sur leur situation commune, le conseiller social et ses tentatives maladroites pour comprendre les tenants d’une histoire d’adultes et les situations complexes des migrants. Il y a aussi ces songes entre onirisme et réalité, dans la brume et les bambous. Ils permettent de reprendre succinctement son souffle, mais tout comme ce labyrinthe de bambous n’est pas une pause bienveillante, l’issue n’est pas aléatoire. D’ailleurs, le spectateur connaît déjà la fin du film, mais c’est justement là le talent de Ann Hui : on redécouvre le dénouement. Comment cette folie masculine, humaine prend forme et peut atteindre son apogée.

Je terminerai en exprimant quelques regrets. Je trouve la présentation de la campagne très caricaturale, de même je n’ai pas trouvé le portrait du paysan chinois du Sichuan très pertinent. De plus, il me semble que l’étape Shenzhen pour Ling reste trop floue, trop pudique. Qui est Ling ? Une jeune épouse, ex prostituée, mariée à son client le plus généreux, le plus doux ?


Autour du film : biographie.

Affiche et image extraite du film. Tous droits réservés.