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Cow (斗牛, Dou Niu) - Cyclo d’or Vesoul 2010

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Un film de 管虎 Guan Hu (Chine, 2009, 105 mn)
par Li Ma

Un chant de l’humanité dans toutes ses contradictions

Cow est le dernier film du réalisateur chinois — Guan Hu, sorti en 2009 dont le titre original est Dou Niu qui signifie la vache qui lutte. Cow a reçu le Cyclo d’or du jury international au 16e Festival international des cinémas d’Asie de Vesoul, ex æquo avec No puedo vivir sin ti, film taïwanais réalisé par Leon Dai.

Guan Hu, né en 1968 et diplômé de la prestigieuse Beijing Film Academy en 1991, est considéré comme un génie parmi les réalisateurs de la Sixième Génération en Chine. Il a commencé sa carrière de réalisateur avec un film à petit budget intitulé ----Cheveux en agitation en 1992 qui retrace la vie de la jeunesse pékinoise de l’époque.

Avec Cow, le réalisateur a placé sa caméra au cœur de la guerre sino-japonaise. Le récit se déroule dans un petit village reculé de la province de Shandong où l’Armée rouge chinoise et… une vache hollandaise offerte par la force alliée - l’URSS - vivent en harmonie avec les villageois. Après la retraite de cette armée devant l’arrivée des Japonais, le village, en charge de veiller sur la vache, a décidé de tirer au sort la personne pour la garder. Cette tâche est malheureusement tombée sur Niu’er, un pauvre paysan du village, qui honorera son engagement au prix de sa propre vie en combattant, tout au long du film, non seulement les soldats japonais, mais aussi les rebelles, les bandits, les réfugiés des autres villages, et tous ceux ayant l’intention de profiter de la vache riche de son lait abondant.

Le film s’ouvre sur une scène de massacre : les corps des villageois brûlés par l’armée japonaise. Niu’er, perdu dans cette forêt de cadavres, noirci par la cendre, se retrouve seul. Désespéré, c’est alors que derrière un mur près de lui, il entend un bruit : la vache dont il a la garde apparaît comme un cadeau empoisonné lui rappelant son devoir.

À mi-chemin entre drame et humour, le film raconte la détermination de Niu’er à respecter son engagement face à tout le village. Cow est sorti en 2009, l’année du buffle du calendrier chinois. "Niu" signifie le bœuf autant que la vache en chinois. C’est un animal très apprécié dans cette culture, car il possède en lui même de nombreuses vertus : le sérieux, l’honnêteté, la création, la stabilité, le dévouement et le travail, mais également la ténacité et l’obstination. Elles peuvent être interprétées de manière positive comme négative selon les points de vue. Le film a choisi Niu comme l’animal messager en même temps qu’il donne le nom du personnage principal. L’enjeu est donc sans ambiguïté : exploiter l’esprit chinois de "Niu", c’est justement insister sur la persévérance de l’individu à poursuivre son objectif, la conviction de l’engagement personnel, l’honnêteté vis-à-vis de soi-même. Dans la scène finale, les soldats de l’Armée rouge libèrent le village de Niu’er, mais n’entendront point le besoin de Niu’er de se débarrasser de la vache. De son point de vue ayant gardé l’animal au nom de l’Armée rouge, au retour de celle-ci, il est tout naturel pour lui de le restituer. Mais à ce moment-là, personne ne prend au sérieux les conséquences qu’a impliqué pour lui cet engagement, au prix même de sa vie. Son obstination dans cette quête ne correspond pas à un choix spontané de sa part, mais à celui des autres, il la poursuit sans même en être convaincu totalement : il a voulu abandonner la vache à plusieurs reprises dans le film, mais il a malgré tout mené à bien sa tâche. Ceci pourrait être considéré comme un engagement humaniste de la part du réalisateur à l’égard de la société chinoise actuelle où la population est plus attirée par le côté matériel que spirituel. Il n’en est peut-être pas au point de revendiquer cette ténacité "paysanne" aveugle en Chine ; au moins veut-il ouvrir une prise de conscience de sa perdition.

L’image de l’armée japonaise est traditionnellement négative sur les écrans chinois. Cette tradition a été bouleversée par le film de Jiang Wen intitulé Les démons à ma porte qui a obtenu le Grand prix au Festival de Cannes en 2000. Dans Cow, le personnage de soldat étudiant japonais est également un ennemi à visage humain qui se différencie de ses compatriotes, c’est-à-dire des guerriers samouraïs fanatiques. Il a peur de la mort, sa famille et surtout sa mère lui manquent. Au point culminant de sa désespérance, il ne peut retenir ses larmes et supplie à genoux la pitié de son supérieur. La direction et l’interprétation de ce personnage n’ont aucune intention de ridiculiser les soldats japonais, au contraire elles montrent une image plus juste et plus honnête. Le soldat étudiant japonais est un exemple du traitement des humains dans ce film où chaque personnage est en chair et en os, vrai et sans artifice.

Le film a réuni toutes sortes de petits personnages dans un même lieu commun – le village de Niu’er. Le village est ainsi transformé en une sorte de société parallèle qui se sert de ce décor où un monde cruel vit plus intensément. Ce lieu clos a un effet de loupe sur une galerie de personnages qui se libèrent de toute convention et des contraintes de la société habituelle, où la nature humaine se met à nu et s’expose audacieusement. Cette humanité déshumanisée suscite à la fois la peur, le dégoût, l’attirance et l’émotion. Ce village est une leçon vivante sur le côté sombre des êtres, il nous met à mal et, en même temps nous fait du bien car, mis à nu, nous pouvons finalement plus facilement nous poser des questions existentielles.

À propos des comédiens, nous ne pouvons pas ne pas mentionner l’interprétation remarquable de Huang Bo, l’acteur extraordinaire qui a incarné le personnage de Niu’er. Il faut dire que tout le poids du film repose sur lui. Il a su doser très justement le "sous-joué" et le "surjoué", ce à quoi s’ajoute le dialecte de Qingdao qui est parfaitement bien utilisé, une langue réputée rustique justement au niveau de sa prononciation, Huang Bo a su faire exister le personnage sur grand écran.

Le film a reçu beaucoup de bonnes critiques, "cette vache lutteuse" continuera son combat aux prochains Oscars, nous souhaitons que la chance l’accompagne.


Autour du film : Lire la critique, par Stefano Centini.

Images extraites du film. Tous droits réservés.