PODCAST

FICA Vesoul

Recherche :

Des vies sans valeurs (Incir çekirdegi)

Un film de Selda Çiçek (Turquie, 2009, 82 mn)
par Stefano Centini et Kate Chaillat.

Une journée dans la vie d’une famille marquée par un drame sept ans auparavant. L’occasion de faire différents portraits de femmes, "grains de figue" dans ce monde masculin, comme le souligne le titre original.

Film inégal dont les problématiques se perdent dans la confusion du traitement. La réalisatrice Selda Çiçek a sans doute construit un scénario remarquable, travailler la direction d’acteur et l’atmosphère tendue, soutenue par la musique qui trace un fil rouge dans les vies des différents personnages.

Toutefois, il lui manque l’expérience qui lui aurait permis de bien maîtriser l’histoire, et le choix de faire un film à thèse ne l’aide pas à s’en sortir de manière convaincante. Si les liens de parenté entre les personnages sont le premier point faible de cette structure, il est difficile d’élucider quelles sont précisément les lacunes (certains personnages sortent du lot toutefois, comme la tante acariâtre et superstitieuse). Le défaut principal du film est de ne pas aller jusqu’au bout de ses intentions : les femmes, grains de figue dans ce monde, le sont parce qu’elles sont accablées par les misères de la vie, par une société qui ne leur confie rien d’autre que le rôle de celles qui accouchent et gardent la maison, mais en même temps elles semblent en être les complices, puisqu’elles font très peu pour réagir à une telle situation. Ainsi, une fin tragique en écho au début ferme le cercle d’un film sans que l’on voit très bien où il nous mène. Il nous laisse plutôt un drôle de souvenir, entre une impression forte et une morale ambiguë.


Par Paul Hervouet

"La vie ne vaut pas une figue" traduction du titre original qui est devenu pour la diffusion française "Des vies sans valeur". Il y a parfois des détours… interculturels… pour restituer le sens des choses, qui ne donnent guère plus à la compréhension et même gomment la saveur de l’original. Ce titre présageant Germinal ou quelque autre drame social, occulte le soleil et la Méditerranée. "La vie ne vaut pas une queue de cerise" aurait été plus inspiré peut-être pour ce film d’un pays où, d’Ankara à Erzurum, il y a déjà bien longtemps que l’on peut siroter dans les bars, s’offrir dans la moindre épicerie, le jus de ce fruit rouge, alors qu’il vient seulement d’apparaître dans les rayons de nos grandes surfaces. S’agit-il d’une digression ? Pas tant que cela. Du défilement de ces images émane de la saveur et l’on conviendra volontiers que celle de la figue leur sied mieux.

Incir çekirdegi (le titre original) nous a été présenté comme un film de femme, réalisé par Selda Çiçek, issue d’un cinéma turc où la gente masculine domine très largement : une recherche rapide ne révèlera qu’un autre nom, celui de la réalisatrice ayant remporté, après cinq longs-métrages, le prix du Festival international de San Sebastian en 2008 avec La boîte de Pandore. Il s’agit de Yesim Ustaoglu. Cependant, la minorité féminine dans le cinéma n’est pas une particularité exclusive de la Turquie. Une digression encore ? Non, car la présentation de l’œuvre de Selda Çiçek au FICA 2010 mettait en avant d’une part sa rareté comme réalisation de femme, et d’autre part la question, abordée dans le film, des traditions et ce qu’elles leur font subir.

Calé dans son fauteuil, on s’apprêtait à porter un regard sur des images militantes. Le trop peu de culture sur le cinéma turc qui s’avère pourtant bien riche, et cette édition du festival, avec sa rétrospective Ömer Kavur, nous en rend témoins, remet en mémoire les images fortes et engagées de Yilmaz Guney.

Que sera ce film au caractère féministe attendu ? De façon donc déroutante, il sera plutôt sucré : le décor plongé dans une lumière éblouissante oscille entre l’ocre clair et le blanc, couleurs caractéristiques de ces villages accrochés aux collines du pourtour méditerranéen. Cependant Mardin n’est pas un bourg, c’est une ville dont la situation et la taille lui confèrent une indéniable majesté. Dans ce décor, les femmes sont bien le vecteur essentiel de l’histoire d’une famille, d’une tradition, d’une hérédité. Le petit frère qui épouse la femme de l’aîné décédé est dans différentes cultures une pratique courante et procède peut-être d’une solidarité familiale évitant à celle-ci l’abandon à la solitude. Le mariage de la petite sœur avec le mari de la grande sœur décédée suggère plutôt la dette : la tradition veut que la famille remplace la fille donnée en mariage et morte prématurément par le don de la petite sœur au jeune veuf. Le film repose sur cette dernière proposition, sans pourtant appesantir son discours sur la condition féminine. Trois générations, grand-père, grande-tante, filles et petite-fille, traversent ensemble les épreuves de deuil, d’états dépressifs congénitaux entre lesquels viennent se nicher humour et tendresse. L’ensemble des personnages, et particulièrement les femmes, est filmé avec beaucoup de bienveillance et le souci de souligner la beauté et la grâce.


Autour du film : filmographie et biographie sur Wikipédia (en turc).

Affiche du film. Tous droits réservés.