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August Drizzle

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Un film de Aruna JAYAWARDANA (Sri Lanka, 2011, 108 mn)
Cyclo d’Or et Prix du Jury Netpac - Vesoul 2012

Par Véronique Halpérin

August Drizzle, long-métrage de près de deux heures, écrit et réalisé par Aruna Jayawardana, développe un scénario original dans la production cinématographique srilankaise. Confronté aux habituelles contraintes de la production et du financement, il a vu le jour grâce à l’implication d’un mécène particulier, non-professionnel de l’industrie filmique.

Dès le début, le scénario développe l’implication personnelle et volontaire d’une jeune femme d’un village de la zone sèche, du district d’Ampara, à l’est de l’île, en vue de développer une activité funéraire en projetant la construction d’un crématorium. Somlatha (Chandani Senevirathne) s’inscrit à la fois dans la tradition et dans l’innovation, au sein d’un groupe social, le village, et familial restreint avec sa mère. Elle est une enfant unique, décidant de poursuivre et de développer, à la mort de son père, l’activité professionnelle qu’il exerçait : entrepreneur de pompes funèbres et organisateur de funérailles. Ambitieuse, confrontée à l’isolement par ses concurrents masculins et par les villageois du fait de son univers confronté en permanence avec la mort, elle souhaite faire coïncider les valeurs de transmission et de tolérance. L’héroïne habite de plus en plus le film au risque de minimiser et de caricaturer les autres protagonistes : ses employés, ses concurrents, les officiels... En prenant son rôle à cœur, elle efface ainsi peu à peu tous les aspects de sa personnalité. Le spectateur suit le renoncement progressif de cette femme, ses errements et ses fantasmes, confrontée à l’union joyeuse de son jeune employé puis à la mort tragique de son épouse. Néanmoins, volontaire et tenace, Somlatha s’accroche à son projet de création d’un crématorium au sein du village, se heurtant ainsi tant aux mentalités sociales qu’à la corruption, à tous les échelons de l’administration et la collusion avec les intérêts de ses concurrents masculins les plus malveillants. L’opportunisme politique n’est pas épargné. Elle espère trouver l’appui réel et solide de l’architecte de son projet. Célibataire et vivant en ville, il supporte le rêve de l’héroïne ; rêve d’une concrétisation de ses espoirs matériels et amoureux. Mais l’architecte, piètre figure, manipulé par les concurrents malheureux, sera forcé de la tuer.

Ainsi, Somlatha est-elle représentative de la forte proportion de femmes travaillant dans l’île, supérieure à celle d’autres pays de l’Asie du Sud. Menant son combat solitaire et courageux, elle est néanmoins aidée et accompagnée par deux employés fidèles dont l’un récemment marié vivra le deuil de sa jeune épouse, piétinée par un éléphant. La mort est présente en permanence, l’activité funéraire mais aussi la mort intime, personnelle, frappant du début à la fin du film les proches et qu’il faut inscrire aussi dans le cadre professionnel. Elle est personnifiée jusqu’à devenir un acteur à part entière, de plus en plus envahissant. C’est aussi, dans ce film, la mort « naturelle » qui s’impose, plutôt que la mort en période de guerre civile, objet des précédents films srilankais traitant du conflit. Pourtant, ici aussi on assiste à une sorte de guerre larvée puis ouvertement déclarée qui envenime les relations entre l’héroïne et ses concurrents masculins menés par le plus calculateur et le plus violent d’entre eux.

Ce Cyclo d’or récompense pour la première fois un film srilankais, insistant sur l’attention portée à cette figure de femme, sensible sans sensiblerie excessive (sauf la fin) dans un pays qui panse encore ses récentes et nombreuses plaies meurtrières : tsunami, conflit entre singhalais et tamouls. On note quelques allusions pudiques à cette récente histoire et à ses effets dévastateurs sur la population : le responsable choisi par Somlatha pour diriger les travaux est vêtu le plus souvent d’un treillis militaire et porteur d’une prothèse de jambe ; dans une courte scène, une voiture de l’armée traverse le champ et un villageois note qu’il arrive encore aux soldats « de faire commerce de bois » en transportant des cercueils...

Le spectateur plonge dans le combat solitaire mené par le personnage principal, tiraillé entre sa volonté de s’inscrire dans des perspectives sociale et familiale contradictoires. La mère de Somlatha, découragée par l’absence d’intérêt apparent de sa fille à vouloir fonder une famille, tente bien, en vain, de sélectionner certaines annonces matrimoniales. Ces scènes témoignent, au-delà de l’intrigue, de l’importance sociale de ces pratiques dans la presse d’aujourd’hui, des pratiques liées aux castes (avec un gros plan sur ces annonces) même si on n’en tient pas compte officiellement. Se pose alors la question des perspectives laissées à une femme d’un âge déjà avancé, exerçant une telle profession. Le métier exercé par Somlatha rend difficile de telles espérances matrimoniales. Il est plus facile de s’émanciper d’une basse caste ou d’un tel environnement professionnel dans un contexte d’exil ou de diaspora que dans la réalité quotidienne d’un village insulaire.

En renonçant peu à peu à sa féminité, et en étant isolée, l’héroïne se livre à des fantasmes insensés, peu crédibles si l’on considère la pâle figure de l’architecte, espoir de ses rêves professionnels et personnels. Sans doute y a-t-il un peu d’outrance dans l’opposition entre ce rôle de femme forte et battante et l’inconsistance, la lâcheté du personnage masculin, hypocondriaque, manquant totalement de courage face aux menaces, à la limite de la caricature, cristallisant symboliquement les travers de certains hommes de ce pays. Les autres personnages sont deux jeunes employés masculins qui permettent de relativiser une vision certes un peu manichéenne et déconcertante où l’architecte tient le rôle de repoussoir afin de mettre en valeur le très beau rôle de composition de l’actrice. Si l’on peut regretter la fin décalée et mélodramatique (l’assassinat de Somathla par l’architecte, armé par ses concurrents sur une route de nuit près de laquelle rôdent les éléphants sauvages), ce personnage féminin complexe ne peut qu’emporter l’adhésion du public. On ne peut s’empêcher d’envisager cette figure de femme hors du contexte de la spiritualité bouddhiste. La vie sur terre étant source de souffrances, il convient de se comporter en supprimant la source de ces déchirements, en renonçant à ses désirs. L’interprétation féminine de l’actrice confirmée, Chandani Senevirathna, est remarquable. Le public srilankais est familier de son sourire merveilleux et énigmatique, de son jeu nuancé et expressif. Elle a commencé sa carrière au théâtre, dans des pièces pour enfants et du théâtre de l’absurde, très développé localement depuis quelques années. Fidèle des films pour la télévision et pour le cinéma, elle se tourne désormais vers la production.

Un personnage féminin secondaire, l’épouse du jeune employé, décédée tragiquement, piétinée par un éléphant sauvage permet au réalisateur d’aborder un problème contemporain et spécifique du Sri Lanka : les attaques de ces pachydermes. Du fait de la guerre, nombre d’entre eux ne sont plus utilisés pour le travail (transport du bois et des charges lourdes) et sont redevenus sauvages, constituant dans certaines zones du pays une menace permanente et d’une grande dangerosité pour les villageois. Ces animaux, traditionnellement, au centre de la vie culturelle et sociale du pays, sont aussi une attraction pour les touristes. Domestiqués, ils sont parfois mal nourris et battus. Les temples bouddhistes doivent en entretenir notamment pour les processions (Perahera de Kandy) et ces troupeaux sont aujourd’hui vieillissants. En 2011 a été mené un premier recensement : 7 379 éléphants, contre 20 000 au début du XXème siècle, dont 5 879 à l’état sauvage. Cette enquête a été controversée, plusieurs associations accusant le gouvernement de vouloir les capturer afin de les offrir aux temples et de choisir les plus jeunes contre toute déontologie afin de les domestiquer.

Premier artiste srilankais récompensé par un Cyclo d’Or à Vesoul, présenté en première mondiale et en compétition au Festival de Busan en octobre 2011, Aruna Jawardana s’inscrit dans la lignée des jeunes réalisateurs sri-lankais talentueux. En remerciant, au début du générique, Prasanna Vithanage, compétiteur à Vesoul en 2009 avec Akasa Kusum (Flowers of the Sky), il s’inscrit dans une filiation culturelle originale.

Ce film à la réalisation sobre et néanmoins émouvante sans pathos, aux teintes bistres, sourdes et poussiéreuses évocatrices de l’atmosphère d’un village de la zone sèche, est porté par la photographie de Channa Deshapriya. Directeur photo des réalisateurs sri-lankais les plus créatifs de ces dernières années. Déjà présent sur les tournages des films d’Ashoka Handagama y compris du dernier et sulfureux Aksharaya (2005) ou de La Terre Abandonnée de Vimukthi Jayasundara, Caméra d’Or à Cannes la même année, il évoquait alors les problèmes techniques récurrents au Sri Lanka qu’il avait eu à résoudre : éclairage additionnel, nuit américaine... Prasanna Vithanage et Vimukthi Jayasundara avaient déjà longuement traité des traces laissées par la mort et la guerre dans l’esprit des villageois. Avec August Drizzle, nous découvrons un cinéma insulaire de qualité, trop rare sur nos écrans. Aruna Jayawardana nous mène dans les aspects les plus complexes et secrets d’une vie de femme, aujourd’hui dans un village du début du XXIème siècle. C’est aussi l’expression d’une « violence rentrée » révélatrice de l’affectation contemporaine des liens sociaux et privés de la solidarité au Sri Lanka.


Autour de ce film : bande-annonce.

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