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L’homme et la nature - La Rivière Titash (Titash Ekti Nadir Naam)

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Un film de Ritwik Kumar Ghatak (Bangladesh, 1973, noir et blanc, 159 mn)
par Chandrasekhar Chatterjee

Mais comme raconte le poète Lalon,
Quand l’eau se convertira en air
Les poissons se dissoudront dans le vent.

(Extrait d’une chanson de Lalon Fakir Shah, poète mystique bengali du 19e siècle ; le film s’ouvre avec cette chanson folklorique.)

Ritwik Ghatak a été particulièrement soucieux, tout au long de sa brève carrière, de la disparition des traditions et des cultures folkloriques indiennes. Dans ses films, il s’efforçait toujours de faire connaître, d’une manière ou d’une autre, certains éléments des différents us et coutumes appartenant à ces couches peu connues de la société indienne. Ainsi, sa fiction La Rivière Titash, basée sur le roman épique du même titre de l’auteur d’Advaita Malla Burman, explore le quotidien difficile d’une petite communauté de pêcheurs bangladais vivant au bord du Titash et dont le quotidien dépend entièrement de ce fleuve1.

Les nombreux personnages de ce film lyrique nous dévoilent, progressivement, des histoires tantôt romantiques, tantôt mélodramatiques, selon une trame laborieuse qui rend le sens de la fin de cette saga difficile à saisir. Dès le début du film, nous découvrons Titash, ce fleuve capricieux et ses imprévisibles marées hautes et basses. Nous faisons également la connaissance de plusieurs jeunes gens d’un village dont Basanti, une jeune fille qui deviendra adulte et rêve de se marier avec Kishore. Mais le destin en décide autrement car celui-ci, obligé de partir pour une longue expédition de pêche, sauve une jeune femme lors d’un conflit local et les villageois décident, en conséquence, de la marier avec lui. Le lendemain des noces, alors qu’il emmène sa jeune épouse à son village natal, des pirates enlèvent l’épouse qui réussit à leur échapper en se jetant à l’eau. Les courants du Titash la transportent jusqu’au village de Kishore où elle sera recueillie par les habitants qui ne savent pas qu’elle est la femme de Kishore. Kishore devient fou de chagrin, d’avoir perdu son épouse. Il ne la reconnaît plus 26 après son retour au village. Cette dernière donne naissance à un garçon et également du mal à reconnaître son époux. Elle se sent néanmoins attirée par lui, ce fou négligé par la société, et essaie de prendre soin de lui. En fin de compte, ils finissent par se reconnaître mais leur bonheur ne dure que quelques instants puisque les villageois en les voyant ensemble crient au scandale, s’en prennent violemment à Kishore et le tuent. Son épouse, ne pouvant plus supporter son malheur, met fin à sa vie aussitôt.

Pendant ce temps, Basanti avait été mariée à Subol, ami de Kishore, et était devenue veuve peu de temps après son mariage. Son époux avait disparu dans les eaux de Titash. Basanti est alors considérée comme un poids énorme pour ses parents pauvres et vieillissants qui vivaient de la pêche. Ils lui interdisent d’élever le fils de Kishore pour lequel Basanti éprouve un amour maternel. Le jeune garçon sera alors pris en charge par une voisine, ce qui rendra Basanti extrêmement jalouse et malheureuse.

Entre-temps, le fleuve Titash avait commencé à s’assécher et les citadins obligeaient les pêcheurs frappés par la misère à vendre leurs terres, pour une exploitation agricole hautement rentable dans ce lieu devenu particulièrement fertile. Le film se termine avec la mort de Basanti, frappée durement par un dénuement total, suite à la disparition de toute la communauté de pêcheurs de son village conséquent à l’assèchement du Titash. Au travers de la souffrance du personnage de Basanti, cette veuve sans enfant, R. Ghatak crée un parallèle avec la désertification de cet endroit, prédisant une catastrophe dévastatrice locale. Ainsi, il nous expose la fragilité de la relation entre l’homme et la nature ou plutôt, dans ce cas précis, dans sa relation à l’eau.

Dans La Rivière Titash, Ritwik Ghatak nous livre une description épique des vies tragiques des pêcheurs avec leurs problèmes, leurs souffrances, leurs jalousies, leurs disputes, dans un environnement de profonde vulnérabilité. Même si, à notre sens, le film s’étire un peu trop en longueur, les images sublimes du fleuve et de la campagne du Bangladesh sont époustouflantes. R. Ghatak a lui même sévèrement critiqué cette œuvre cinématographique, considérant qu’il avait totalement échoué dans la réalisation de ce film. Toutefois, la manière dont les diverses thématiques sont abordées dans ce film, qui sont d’ailleurs toujours d’actualité, le travail de caméra, les angles de vue, l’innovation du sujet abordé et la mise en scène, nous permettent de comprendre la raison pour laquelle Ritwik Ghatak est considéré comme une légende, non seulement en Inde, mais aujourd’hui, également internationalement.

Il a particulièrement bien réussi à placer le mélodrame populaire dans ses films d’auteur avec sa propre vision politique et esthétique, tout en restant typiquement bengali. Cet exercice de style subtil a parfois été incompris par les critiques qui ont eu du mal à saisir ses idées. C’est certainement une des causes majeures qui l’a empêché de devenir une figure mondiale du cinéma de l’envergure de Satyajit Ray.


1 Ritwik Kumar Ghatak, né en 1925 à Dacca (dans la partie orientale du Bengale avant l’indépendance de l’Inde en 1947), a été obligé de quitter sa terre natale, comme des millions de réfugiés, à cause de la partition du Bengale et la naissance du Pakistan oriental. Cet événement ainsi que la vision de la souffrance et de la misère des réfugiés le traumatiseront pour le reste de sa vie, à tel point que, dans chacun de ses films, il fait allusion à ce déchirement. Après la création du Bangladesh, en 1971, R. Ghatak sera ravi de pouvoir enfin retourner sur sa terre natale afin de réaliser La rivière Titash. Il gardera un très bon souvenir de son expérience de tournage au Bangladesh qui durera dix jours et s’y référera souvent dans différents articles et entretiens publiés dans les revues bengalies sur le cinéma.


Nous avons eu cette année le plaisir de voir, ou revoir, deux films bengalis : Aranyer Din Ratri (Des jours et des nuits dans la forêt, 1969) de Satyajit Ray et Titash Ekti Nadir Naam (La rivière Titash, 1973) de Ritwik Kumar Ghatak, tous deux,présentés dans la thématique "L’homme et la nature". Il s’agit de réalisations de deux réalisateurs bengalis - Satyajit Ray (1921-1992) et Ritwik Ghatak (1925-1976), considérés comme deux piliers du cinéma d’auteur indien. L’un est connu aujourd’hui dans le monde entier, pour ses films remarquables témoignant de la réalité du Bengale ; l’autre, dont l’œuvre cinématographique se compose d’une vingtaine de fictions et de documentaires, demeure très peu connu à l’extérieur de l’Inde.


Autour du film : critique de Des jours et des nuits dans la forêt (Aranyer Din Ratri), de Satyajit Ray (1970)

Images extraites du film. Tous droits réservés.