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Le Temps dure longtemps (Gelecek Uzun Surer)

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Un film de Öscan ALPER (Turquie, 2011, 108 mn)

Par Paul Hervouet

Le film turc Gelecek Uzun Surer (Le Temps dure longtemps), réalisé en 2011 par Öscan Alper, aurait été, parmi les films en compétition, un des mieux placé pour intégrer la programmation sur les tourments de l’histoire.

Öscan Alper est né à Artvin, au fin fond du Nord-Est turc, à proximité de la frontière géorgienne, à moins de 150 km de l’Arménie, 130 km de Kars localisée en pays kurde ; une géographie chargée de grandes douleurs. Le parti pris d’un cadre d’une grande beauté qui jalonne ce film (par trop esthétisant peut-être pour certains) contraste à la première image, avec la violence crue qui introduit cette œuvre métaphoriquement. Ces deux éléments, « violence » et « beauté », s’imbriquent et s’amplifient l’un l’autre. Mais ne gâchons pas le plaisir des futurs spectateurs.

Öscan Alper, tel qu’il l’exprime lui-même, veut poser le problème du regard des Turcs face à leur histoire, le refus de mémoire, comment les deuils pourront-ils se faire dans une guerre civile qui ne se nomme pas.

Le film s’articule autour de trois personnages : d’abord Lui, un homme dont on devinera qu’il a fait un choix pour une « Cause », entraînant le renoncement à ce qui devait être une belle histoire d’amour. Puis, Elle, Sumru, en quête d’histoire, mais surtout en quête de cet homme qu’elle a dû laisser partir. Et cet autre homme, Ahmet, qui endosse le rôle de passeur en quelque sorte.

Sumru est le personnage autour duquel tournera la caméra. Sous le prétexte d’étude, elle part à la collecte d’élégies anatoliennes, tradition de chants porteurs d’histoires douloureuses, de deuil, que les femmes perpétuent à travers le pays. Elle ira jusqu’à Diyarbatkir en pays kurde, où la « Cause » emportait l’être aimé.

De fait, elle saisira, en plus de ces chants/récits de tragédies, des ambiances de rue qui semblent là comme un espace épargné, à la poursuite d’une mélodie lointaine et des courses sur les terrasses et les toits de la ville pour capter l’appel du muezzin.

De manière « plus clandestine », Ahmet, le passeur, interroge lui aussi l’histoire, accumulant les témoignages en vidéo, images frontales où se content les atrocités vues et vécues des assassinats politiques.

Le combat pour la mémoire est présent au travers de la comptabilité des morts liés à cette guerre sans nom faite au peuple kurde. L’histoire égrainée des victimes en photos rassemblées sur un panneau mémorial, rappelle les lieux de tortures et d’extermination au Cambodge (images de Rithy Panh dans son film S21).

Une autre réminiscence d’un passé révolu mais encore pesant est l’unique église arménienne, demi-ruine en quête de restauration, que le gardien esseulé est heureux de faire visiter.

Ahmet sera aussi le passeur pour Elle en l’emmenant dans sa voiture, au bout de son chemin, toujours plus à l’Est, la rapprochant de son but discrètement avoué, celui de retrouver la trace de cet amour que la Cause a emporté.

Öscan Alper manie la mise en abîme à la manière de Théo Angelopoulos. Il lui offre d’ailleurs un clin d’œil dans l’écran de télévision que traverse le buste de Lénine ligoté sur cette péniche remontant le Danube. Il s’agit du Regard d’Ulysse, dans lequel Angelopoulos traite aussi des brûlures de l’histoire. Le personnage que joue Harvey Keitel, à la recherche des premières images filmées dans les Balkans, traverse les nouvelles frontières de cette région elle aussi déchirée.

De plus, Öscan Alper partage avec ce maître grec, le goût des paysages dessinés magnifiquement dans le cadre. Angelopoulos y met-il peut-être un peu plus d’insolite.

Filmographie :
− 2011 Gelecek Uzun Surer (Le temps dure longtemps)
− 2010 Kars Öyküleri (Histoire de Kars)
− 2008 Sonbahar (Automne)


Autour de ce film : bande-annonce, les photos du film : http://www.laterna-magica.fr/blog/?p=14787.

Image extraite du film. Tous droits réservés.