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Exit - 迴光奏鳴曲

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Un film de Chienn Hsiang (Taiwan, 2014, 94 min)
Par Éléonore Snowden et Emmanuel Véron

Ling, une femme d’une quarantaine d’années, est au chômage depuis peu. Sa fille et son mari étant tous deux partis loin du foyer, elle se retrouve bien seule. Elle doit s’occuper de sa belle-mère, hospitalisée. Un homme jeune git dans le lit voisin de celui de la vieille dame. Il est dans le coma, sérieusement blessé. Ling a pitié de lui. Elle essaie de lui donner à boire. En épongeant l’eau qu’elle a renversée par maladresse, elle réalise que cela l’apaise et qu’il geint beaucoup moins.

Quotidiennement, elle va s’occuper plus de lui que de sa belle-mère. Cette rencontre va ouvrir une porte dans la banalité de sa vie de femme seule et ordinaire. Petit à petit, elle va prendre davantage soin d’elle et comprendre que sa solitude n’est pas une fatalité. Cet homme lui donne une nouvelle raison d’exister. Chienn Hsiang dresse un très beau portrait de femme, interprété avec beaucoup de sensibilité par Chen Shiang-chyi, primée pour ce rôle au festival de Taipei.


Le titre original du film est différent de sa traduction anglaise : hui guang zoumingqu 迴光奏鳴曲. Les 3 derniers caractères veulent dire « sonate » et les deux premiers font référence à ce moment particulier, celui où une personne meurt : au dernier moment, juste avant de mourir, elle devient lucide. On pourrait alors traduire ces caractères par « retour de la lumière ». Exit est donc une sonate du retour à la lumière.

Dans un entretien accordé au magazine Filmcomment publié par la Film Society du Lincoln Center à New-York, Chienn Hsiang explique comment il a eu l’idée de faire ce film, un été, alors qu’il prenait le bus. Une femme d’une quarantaine d’années s’est assise en face de lui. Elle regardait dans le vide, droit devant elle. Il faisait très chaud et pourtant elle portait un manteau. En la regardant, en voyant ses rides, Chienn Hsiang a pensé qu’elle avait dû être une très belle femme 20 ans plus tôt. Et il s’est demandé ce que cette jeune fille était devenue. Elle devait se cacher, quelque part à l’intérieur, être en- fouie très profondément, à cause de l’âge mais aussi à cause de son environnement. Alors Chienn Hsiang a commencé à imaginer ce qui se passerait si cette jeune fille refaisait surface ; et il a écrit ce film.

C’est la chronique d’une femme ordinaire qui traverse un moment particulier de sa vie : la ménopause. Ce n’est pas vraiment une mort, plutôt un passage. Et ce passage, elle le vit seule. Et c’est peut-être parce qu’elle vit seule que ce « retour de la lumière » est possible. Son mari est absent ; il travaille à Shanghai ; chaque fois qu’elle l’appelle, elle tombe sur la messagerie. Sa mère est malade ; elle prend soin d’elle tous les jours en lui rendant visite à l’hôpital. Sa fille ne tarde pas à quitter le foyer familial pour aller convoler avec son amoureux. Et son emploi de couturière, elle le perd. Confronté à l’absence de son mari, au départ de sa fille, à la maladie de sa mère et à la perte de son emploi, elle se retrouve seule face à elle-même.

Exit est un film silencieux et lent qui traite de la solitude. Il est à l’image du moment de flottement que traverse cette femme. C’est long et on s’ennuie, c’est vrai. Mais si l’on accepte de traverser cet ennui – comme cette femme traverse ce moment particulier de sa vie – alors peut-être l’ennui laissera la place à la sensation. Car Exit est un film éminemment sensuel qui nous parle du désir de cette femme : un désir frustré, qui se cherche, qui renaît. Elle constate son assèchement. Elle fantasme la nuit, seule dans son lit. Elle se surprend à écouter ses voisins faire l’amour en collant son oreille à la paroi fine de son appartement. Elle confectionne une robe, elle se maquille. On entend du tango. Et puis surtout il y a cet homme, brûlé, qui gémit de douleur dans le lit qui fait face à celui de sa mère, à l’hôpital. Petit à petit, elle s’approche de lui. Il ne peut pas la voir, il a les yeux bandés. Elle lui donne à boire. Puis elle achète une serviette qu’elle utilise pour le nettoyer. Il faut voir la beauté et la douceur de ses gestes, la tension palpable qui naît entre ces deux êtres, sans aucune vulgarité ; tout est suggéré et chacun interprète et ressent quelque chose de différent.

La manière qu’a Chienn Hsiang de filmer nous donne accès aux sensations de cette femme. Nous devenons nous aussi attentif aux détails : le papier peint qui se décolle, le souffle du vent dans le rideau d’hôpital, la manière qu’elle a de toucher cet homme convalescent. Et ce n’est pas rien qu’un film arrive à nous faire sentir, à nous faire toucher...

L’actrice Chen Shiang-Chyi y est pour beaucoup : elle porte le film de bout en bout et son interprétation a d’ailleurs été saluée dans plusieurs festivals. La composition des plans de Chienn Hsiang est aussi très fine. C’est son premier long-métrage mais ce n’est pas un hasard s’il a derrière lui une longue carrière de directeur de la photographie.

Cette sonate d’un retour à la lumière est également révélatrice. En effet, la serrure de l’appartement de cette femme fonctionne mal, si bien que les personnages se retrouvent parfois enfermés à l’intérieur. Cela se produit deux fois : vers le début du film, quand la fille, fâchée que sa mère ait fouillé dans ses textos, fait sa valise et s’en va ; et à la fin, quand à la tombée de la nuit, la mère entend la musique qui indique le passage des poubelles (La lettre à Élise) et qu’elle se précipite pour descendre jeter les restes du masque de beauté qu’elle vient d’enlever. Elle lutte ; la porte finit par céder ; mais c’est trop tard, le camion est passé. Le dernier plan, en plongée, est celui d’une femme agenouillée sur le seuil de son appartement, écrasée dans le cadre de l’image par l’imposant escalier en béton de son immeuble : il fait nuit et la seule lumière qui nous vient est celle de l’intérieur de chez elle


Autour du film : Bande annonce

Affiche et photographies du film. Tous droits réservés