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Un film de Teng Yung-shing (Taiwan / Chine, 2011, 88 mn)

Par Catherine Legeay-Guillon

Pourquoi un réalisateur taiwanais décide-t-il de filmer la ville de Shanghai et une partie de ses habitants ou plutôt une partie de ses « aspirants » habitants que sont les travailleurs migrants venus des provinces voisines pour y gagner leur vie et aider leur famille restée au pays ?

Cette question des migrants à l’intérieur de leur propre pays qui ne bénéficient pas du fameux « hukou 户口 » des citadins (passeport intérieur), est une question sociale, économique et sociologique capitale en Chine et l’on comprend bien l’intérêt d’en faire l’objet d’un film. Le réalisateur Teng Yung-shing, qui réside à Shanghai depuis plus de six ans, a répondu à la question en disant qu’il voulait simplement filmer la vie de ses voisins. Il a utilisé un fait divers qui illustrait justement les difficultés pour rentrer « au pays » au moment des congés du Nouvel An chinois (seule période officielle de congés en Chine). Ce qui l’avait touché, c’était ce genre de trajectoires individuelles qui montrent l’importance de la famille en Chine, bien plus que la question sociale en elle-même, que les spectateurs de Vesoul ont investie lors de la projection.

L’histoire de l’héroïne du film est donc bien celle d’un migrant. Originaire de la province de l’Anhui, Cao Li quitte Shenzhen où, après une brève réussite, son usine de textile a fait faillite. Elle n’a donc pas d’autre choix que de revenir à Shanghai, où elle a déjà travaillé auparavant, pour y partager à nouveau une chambre minuscule (assez proche d’une cellule de prison) avec une tante éloignée, elle-même originaire de l’Anhui, pour y reprendre n’importe quel emploi de serveuse dans un karaoké où travaille déjà un ami du même village. Après avoir suivi son installation et compris peu à peu quel genre de vie elle mène avec sa tante (ce personnage est peut-être encore plus riche et attachant que celui de Cao Li), son ami Gou et le frère muet de celui-ci l’entraînent vers une combine qui peut leur permettre de gagner une somme d’argent conséquente : il s’agit de récupérer un vieux bus, de le faire réparer gratuitement grâce à une ruse savoureuse, et de proposer un trajet pour Fuyang (Anhui) à toutes ces femmes exilées qui n’ont d’autres congés que ceux du Nouvel An et pour qui l’achat même d’un billet de train est quasi mission impossible. Cao Li sert donc de « rabatteuse » pour trouver le plus grand nombre de passagères possibles.

Ce qui se joue avant tout, ce sont donc les relations d’entraide entre gens du même village mais aussi tous les pièges, les tromperies, les ruses pour gagner de l’argent avec en ligne de mire le retour au pays pour le Nouvel An. Il est vrai que sans la connaissance de cette question sociale chinoise, le film reste sans doute obscur, car les motivations des personnages sont plutôt sous-entendues. Cette problématique peu claire peut donc laisser le spectateur sur sa faim. Toutefois le réalisateur et son équipe taïwanaise ont su filmer de très près ces personnages attachants et ces vieilles rues de Shanghai (les dernières « lilong » 里弄), les vieux toits de tuiles grises perdus désormais au milieu des gratte ciels bleutés, quasi irréels.

Après avoir vu ce film très attachant pour ses personnages et leur destinée, se posent plusieurs questions d’ordre sociologique et économique : comment une partie si importante de la population arrive-t-elle à vivre au jour le jour dans de telles conditions, en supportant surtout une telle misère affective ? Comment les citoyens chinois survivent entre eux au milieu d’une telle grisaille et de relations souvent malhonnêtes ? Enfin si la famille est un refuge, que faire alors quand les familles sont éclatées ?


Autour du film : Interview vidéo du réalisateur ; bande-annonce.

Images extraites du film. Tous droits réservés.