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Prix Inalco - Tharlo

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Un film de Pema Tseden (Chine, 2015, 123 min)
Par Larissa Clement-Belhacel

C’est un film qui marque. La compétition internationale s’est ouverte à Vesoul sur Tharlo, réalisé par l’auteur tibétain Pema Tseden. Pourtant, même après avoir vu un grand nombre de films, c’est celui-ci qui revient, avec son héros taillé à la serpe, interprété par un Shime Nyima au vague air de Charles Bronson, berger solitaire venu des montagnes du Qinghai et sommé par les autorités chinoises locales de refaire sa pièce d’identité.

C’est un film austère et poétique à la fois, adapté d’une nouvelle éponyme de l’auteur, publiée dans le recueil Neige. Une nouvelle que l’on veut tout de suite lire, pour prolonger la découverte de cet univers…

塔洛 Tharlo, sans papier, sans identité ?

Dans la nouvelle comme dans le film, Tharlo a besoin d’une photo d’identité pour pouvoir faire ses papiers. Il se rend alors chez un photographe, qui lui conseille de commencer par se faire coiffer, et d’aller au salon en face de sa boutique. C’est là qu’il rencontre une jeune femme tout aussi mystérieuse que lui, « la fille aux cheveux courts » dont il semble tomber amoureux. Dans le film, tout est beaucoup plus abrupt. Aucune explication n’est donnée sur le village dont il vient. Le spectateur est placé d’emblée dans le commissariat de police, avec une scène à la fois comique et inquiétante dans laquelle Tharlo récite par cœur un long discours de Mao, dont il ne semble pas réellement comprendre le sens. Des scènes jouant sur des clichés du cinéma asiatique sont également ajoutées à la nouvelle, comme celle qui se déroule dans le karaoké, ou bien celle qui se tient dans un bar, autour d’un concert de rap qui rassemble la jeunesse de la ville. Deux scènes très fortes, emblématiques d’une population en quête de divertissement. Il s’y révèle un homme mûr, pétri de traditions, inconscient des codes de la rencontre amoureuse, se fourvoyant, puis se heurtant à des limites qu’il dépasse malgré lui. Les tubes pop susurrés par la jeune femme, interprétée par la chanteuse Yangshuk Tso, répondent au chant d’amour scandé par le berger, sans qu’on ne sache bien qui s’engagera vraiment dans cette relation.

Le cinéma permet à Pema Tseden de donner de la profondeur à ses personnages, grâce à une mise en scène sobre mais puissante, et une image dont les teintes en noir et blanc sont superbement soignées. En montagne comme à la ville, le réalisateur conserve la simplicité et l’épure de son intrigue. Au-delà de l’histoire d’amour, ce sont les relations sociales et la violence de celles-ci qui sont montrées avec ironie. Qui est-on vraiment, quelqu’un de bien, comme se demandent Tharlo et le commissaire ? et jusqu’où doit-on aller pour offrir à la société l’image qu’elle attend de nous ?

Si la nouvelle était écrite en chinois, car Pema Tseden écrit en chinois et en tibétain, il est le premier réalisateur Tibétain à tourner dans sa propre langue. Le tibétain renforce cette authenticité brute du film.

Déjà lors de ses films précédents, Pema Tseden semblait s’attacher à transmettre une certaine nostalgie au spectateur. Un sentiment qui apparaît immédiatement à la vision de ce monde qui disparaît, le choc de deux cultures, de la tradition et de la modernité. La modernité est agressive, invasive, et n’épargne pas même le cœur le plus tendre, celui de Tharlo, ce solitaire qui n’avait jusqu’ici pas l’utilité de papiers d’identité. Elle n’épargne pas non plus le Tibet.


À lire :
Neige, recueil de nouvelles de Pema Tseden (Éditions Picquier, 2012)
traduites par Brigitte Duzan et Françoise Robin. La nouvelle Tharlo a été traduite du chinois par Brigitte Duzan.


Autour du film : Article écrit par les deux traductrices ; bande-annonce

Photo et affiche du film. Tous droits réservés.