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Cinéma aux frontières kurdes

À propos des films :

- Le Temps dure longtemps (Gelecek Uzun Surer) de Öscan ALPER (Turquie, 2011, 108 mn)
- Les Tortues volent aussi (Lakposhtha Parvaz Mikonand) de Bahman GHOBADI (Iran / Irak, 2004, 95 mn)

Par Paul Hervouet

On était bien inspiré d’être dans son fauteuil, devant l’écran sur lequel, en cette 18ème édition du FICA, gémissaient les « Brûlures de l’Histoire ». Cette thématique (comme par ailleurs aussi le Regard sur le cinéma kazakh) fut brillamment illustrée.

Le film turc Gelecek Uzun Surer (Le Temps dure longtemps), réalisé en 2011 par Öscan Alper, aurait été, parmi les films en compétition, un des mieux placé pour intégrer la programmation sur les tourments de l’histoire.

Öscan Alper est né à Artvin, au fin fond du Nord-Est turc, à proximité de la frontière géorgienne, à moins de 150 km de l’Arménie, 130 km de Kars localisée en pays kurde ; une géographie chargée de grandes douleurs.Le parti pris d’un cadre d’une grande beauté qui jalonne ce film (par trop esthétisant peut-être pour certains) contraste à la première image, avec la violence crue qui introduit cette œuvre métaphoriquement. Ces deux éléments, « violence » et « beauté », s’imbriquent et s’amplifient l’un l’autre. Mais ne gâchons pas le plaisir des futurs spectateurs.

Öscan Alper, tel qu’il l’exprime lui-même, veut poser le problème du regard des Turcs face à leur histoire, le refus de mémoire, comment les deuils pourront-ils se faire dans une guerre civile qui ne se nomme pas.

Le film s’articule autour de trois personnages : d’abord Lui, un homme dont on devinera qu’il a fait un choix pour une « Cause », entraînant le renoncement à ce qui devait être une belle histoire d’amour. Puis, Elle, Sumru, en quête d’histoire, mais surtout en quête de cet homme qu’elle a dû laisser partir. Et cet autre homme, Ahmet, qui endosse le rôle de passeur en quelque sorte.

Sumru est le personnage autour duquel tournera la caméra. Sous le prétexte d’étude, elle part à la collecte d’élégies anatoliennes, tradition de chants porteurs d’histoires douloureuses, de deuil, que les femmes perpétuent à travers le pays. Elle ira jusqu’à Diyarbatkir en pays kurde, où la « Cause » emportait l’être aimé.

De fait, elle saisira, en plus de ces chants/récits de tragédies, des ambiances de rue qui semblent là comme un espace épargné, à la poursuite d’une mélodie lointaine et des courses sur les terrasses et les toits de la ville pour capter l’appel du muezzin.

De manière « plus clandestine », Ahmet, le passeur, interroge lui aussi l’histoire, accumulant les témoignages en vidéo, images frontales où se content les atrocités vues et vécues des assassinats politiques.

Le combat pour la mémoire est présent au travers de la comptabilité des morts liés à cette guerre sans nom faite au peuple kurde. L’histoire égrainée des victimes en photos rassemblées sur un panneau mémorial, rappelle les lieux de tortures et d’extermination au Cambodge (images de Rithy Panh dans son film S21).

Une autre réminiscence d’un passé révolu mais encore pesant est l’unique église arménienne, demi-ruine en quête de restauration, que le gardien esseulé est heureux de faire visiter.

Ahmet sera aussi le passeur pour Elle en l’emmenant dans sa voiture, au bout de son chemin, toujours plus à l’Est, la rapprochant de son but discrètement avoué, celui de retrouver la trace de cet amour que la Cause a emporté.

Öscan Alper manie la mise en abîme à la manière de Théo Angelopoulos. Il lui offre d’ailleurs un clin d’œil dans l’écran de télévision que traverse le buste de Lénine ligoté sur cette péniche remontant le Danube. Il s’agit du Regard d’Ulysse, dans lequel Angelopoulos traite aussi des brûlures de l’histoire. Le personnage que joue Harvey Keitel, à la recherche des premières images filmées dans les Balkans, traverse les nouvelles frontières de cette région elle aussi déchirée.

De plus, Öscan Alper partage avec ce maître grec, le goût des paysages dessinés magnifiquement dans le cadre. Angelopoulos y met-il peut-être un peu plus d’insolite.

Autre douleur, autre violence, autre registre ; le lieu de l’histoire et ces frontières unissent le film d’Öscan Alper de celui du cinéaste iranien Bahman Ghobadi Les Tortues volent aussi (Lakposhtha paevaz mikonand).

Le film de Ghobadi baigne dans un autre rythme qui n’est plus la « lancinance » de la mémoire, hormis le flashback éclair sur l’histoire que porte ces trois enfants kurdes d’Halabja, petite ville de la frontière côté Irak.

L’espace est délimité à un village de montagne au Nord de l’Irak sur la frontière iranienne. La zone est occupée aussi par un camp de réfugiés dont la survie dépend de l’activité très orchestrée par les enfants, l’un deux en chef lumineux.

La distribution du film est servie à 90% par les enfants dont la condition leur a dévoré l’enfance. Leur insouciance laisse place à un mélange paradoxal d’inconscience et de réalisme adulte. Leur occupation lucrative est le déminage de ces terres arrosées de mines antipersonnel, de récupérations par camions entiers de cylindres métalliques que constituent des obus usagés, mais aussi de la négociation et installation de paraboles pour la réception satellite. Ces enfants semblent maîtriser l’importance de l’information au même titre que leurs aînés qui attendent l’intervention américaine contre le régime de Saddam Hussein.

Dès les premières minutes de projection, ceux qui ont eu le plaisir de voir Les chants du pays de ma mère, au programme du FICA quelques années auparavant, ont reconnu la patte du réalisateur.
Une certaine truculence des images au milieu d’un chaos très organisé, d’un réalisme qui flirte avec onirisme et surréalisme ; ingrédients pouvant évoquer le cinéma d’Emir Kusturica.

Bahman Ghobadi, né à Baneh au Kurdistan iranien, formé à l’école de Téhéran, a travaillé avec Abbas Kiarostami qu’il admire et respecte, le considère comme un grand maître du cinéma iranien, mais revendique pour son compte un cinéma très différent. C’est le moins qu’on puisse dire.
Cependant un climat délétère semble régner entre les deux cinéastes, qui posent la question de l’engagement des artistes et intellectuels face au régime iranien.
Bahman Ghobadi est actuellement exilé et donc empêché de réaliser en Iran, au même titre que Jafar Panahi, qui lui, est assigné à résidence.

Bahman Ghobadi dédie ce film aux enfants victimes de la politique des dictateurs.


Autour de ces films : bande-annonce de Gelecek Uzun Surer ; Lakposhtha Parvaz Mikonand.

Filmographie :
Öscan Alper
− 2011 Gelecek Uzun Surer (Le temps dure longtemps)
− 2010 Kars Öyküleri (Histoire de Kars)
− 2008 Sonbahar (Automne)
Bahman Ghobadi
− 2009 Les chats persans
− 2006 Demi-lune
− 2005 Les tortues volent aussi
− 2003 Les chants du pays de ma mère
− 2000 Un temps pour l’ivresse des chevaux (Caméra d’or à Cannes)
− 1998 Vivre dans le brouillard

Les photos : http://www.laterna-magica.fr/blog/?p=14787

Images extraites des films. Tous droits réservés.