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Mon Fils - (Dancing Arabs)

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Un film de Eran Riklis (Israël, 2014, 104 min)

La situation politique du Moyen Orient est dans la plupart de vos films un élément central, vous définiriez-vous comme un “réalisateur politique” ?

Je ne crois pas au concept de réalisateur politique, mais je crois profondément au concept de réalisateur pertinent. La vie est trop complexe pour ignorer ce qui se passe autour de nous, et on ne peut pas vivre sans se sentir concerné par la politique, en se disant qu’on en voit assez dans les bulletins d’information et que ça ne devrait pas entrer dans le cinéma. Je pense que pour faire du bon cinéma, il faut une bonne histoire, de bons personnages, mais à mes yeux, il est tout aussi important de raconter des histoires qui ont un lien avec la réalité.

Comment décririez-vous la réception de vos films en Israël par rapport à leur succès en Europe ? Comment expliquez-vous votre réussite en Europe ?

J’ai des films qui ont bien réussi comme Zohar, ou La fiancée Syrienne, même si leurs sujets étaient politiques, le public israélien les a adorés. Ceci dit, ils ont détesté Les Citronniers, peut-être parce qu’il était trop proche de la réalité. Mais les films ont une longue vie, et j’ai de la patience.
Pour ce qui est de ma réussite en Europe, pour moi, ce qui est très particulier devient facilement universel, et je pense que c’est le principal secret de ma réussite : il ne faut pas rendre le cinéma trop facile. Si on raconte une histoire réelle, les gens s’y identifient, il y a des codes humains auxquels les gens se réfèrent, et c’est ce que je recherche. Les gens pourraient être à Tokyo, à Paris ou à n’importe quel endroit, si on essaie de leur raconter une histoire réelle liée à l’endroit d’où on vient, elle atteindra tout le monde.

Votre dernier film, Mon Fils est basé sur les récits autobiographiques de Sayed Kashua. Comment le projet est-il né et comment s’est passée la collaboration avec lui ?

Le projet avait mis de temps à prendre forme, il devait être fait par un autre réalisateur, puis quand ils sont venus vers moi, ça s’est fait plus facilement, car j’avais compris que c’était son scénario et son histoire. Il fallait seulement que le film soit authentique, pas lourd ni trop politique, qu’il parle de la politique mais d’un point de vue social. Je pense que le rapport de Sayed Kashua au film est plus complexe et personnel : il l’adore mais en même temps il ne peut pas se détacher du fait que c’est sa propre vie.

Finalement, ce film concerne plus la notion d’identité de façon générale que le particularisme de l’identité arabe israélienne.

Ce film est centré sur les identités minoritaires : en transposant l’histoire, on pourrait penser à un jeune homme marocain en France par exemple. Il y a beaucoup d’équivalents en Europe et aux États-Unis, à chaque endroit où il y a une majorité et une minorité qui cohabitent, l’histoire fonctionne. C’est en réalité un film sur le conflit identitaire, qui à mon sens est au cœur de toutes nos vies, qu’on fasse partie de la minorité ou de la majorité.

Vous avez dit à l’occasion d’une interview pour le journal Yediot Aharonot que “tous les films ne sont pas censés vous changer la vie”. Cependant, vous vous attaquez toujours à des sujets qui concernent le Moyen Orient. Pensez-vous avoir en tant que réalisateur une mission ou un rôle de changer quelque chose ?

Je pense que j’ai un rôle, et peut-être même une obligation de montrer une image réelle. Je ne sers personne, ni la droite, ni la gauche, ni un gouvernement, je sers seulement une réalité spécifique comme je la vois. Bien entendu, c’est très subjectif. Je ne crois pas en l’objectivité, mais j’essaie de raconter une histoire riche, avec plusieurs points de vue. C’est la mission de donner une histoire qui dépasse tout ce que les gens entendent dans les informations. Je reste tributaire de la réalité, et il y a beaucoup de réalités dans la vie, beaucoup d’avis. Mon seul but, c’est pousser les gens à réfléchir.

On remarque dans vos films une excellente balance entre la dimension lourde et politique et la dimension légère et comique. Comment réussissez-vous à créer cet équilibre ?

J’ai beaucoup été influencé par le cinéma italien, et en général par le cinéma européen ou il y a un balancement constant entre ces deux aspects. Je pense aussi que les gens viennent souvent avec des idées fixes sur les autres, sur la situation politique, et quand on est dans le milieu du cinéma, on a envie de leur montrer une vision alternative. Tout ce que je recherche, c’est que le spectateur réfléchisse deux fois grâce au film.

Il semble que les personnages féminins ont une grande importance dans vos films, que ce soit les mères dans Mon Fils ou les deux femmes dans Les Citronniers. Pourriez-vous parler un peu plus de ces rôles ?

J’aime les femmes, c’est évident. Plus sérieusement, je pense que pendant plusieurs années, mes films étaient très masculins, comme par exemple Gmar Gavi’a et Zohar. A mes yeux, il y a en chaque être humain une part féminine et une part masculine. Je n’ai pas vraiment d’agenda, pas d’agenda féministe ou quelque chose de ce genre, mais les personnages féminins sont pour moi un moyen d’arriver au cœur des choses. Dans des histoires très masculines, les personnages féminins permettent de neutraliser un peu les choses évidentes, et politiques. Le point de vue féminin permet d’accéder à d’autres endroits, et de voir les histoires autrement.

Dans le film Zohar, au delà de l’aspect biographique de l’histoire, vous traitez de la culture mizraḥit en Israël, pensez-vous que le regard que les gens portent dessus aujourd’hui est différent ?

Il s’est produit en Israël quelque chose qu’on a vue dans plusieurs endroits avant : cette culture minoritaire est soudainement devenue mainstream. Aujourd’hui, la musique orientale est mainstream en Israël. Si on dépasse cette façade, on se rend compte que les rapports sont les mêmes qu’aux États-Unis : il n’y a plus les mêmes problèmes qu’avant entre les blancs et les noirs, mais il suffit d’un incident pour remarquer que les choses n’ont pas réellement changé. A mon avis, les rapports entre ashkénazes et séfarades sont très complexes, c’est comme s’ils avaient évolué, mais en même temps, ils ont aussi régressé, parce que c’est seulement en façade que tout à l’air d’aller bien, ce qui n’est pas du tout le cas.


Eran Riklis est né en 1954 à Beer Sheva, et a grandi en Amérique où il a énormément regardé la télévision. A son retour en Israël, il n’y avait pas encore de chaînes de télévision israéliennes, et il ne pouvait plus s’adonner à cette activité. Ce manque, conjugué à son amour pour les histoires lui a donné envie de devenir réalisateur dès son plus jeune âge.


Autour du film : interview du réalisateur, bande-annonce ; filmographie sur IMDb.

Photographie extraite du film, tous droits réservés.