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FICA Vesoul

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La nuit (Gece)

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Un film de Erden Kıral (Turquie, 2014, 107 min)

C’est avec un lourd mais confus sentiment de fatalité que l’on ressort de la projection de Gece, le dernier film d’Erden Kıral, qui ne manque pourtant pas de scènes lumineuses et chaleureuses.

En mettant en image le roman d’Hasan Kiliç, Zahit, Kiral nous brosse le portrait sombre mais tellement réaliste d’un pays où l’histoire semble se répéter sans fin.

Entre musique, mezzés, rakı, amour fraternel, menace, prostitution, trafic, politique et grève de la faim, il nous invite à suivre la destinée tragique des membres d’une famille kurde ayant dû abandonner sa terre natale, à l’Est de la Turquie, pour s’installer à Izmir, un petit occident rêvé où la vie semblait sûrement plus facile. Mais la réalité est bien différente : alors que le père a abandonné la famille, le frère aîné, engagé dans l’opposition politique, vit caché et le petit frère ne tardera pas à suivre ses pas, jusqu’au bout. Le sort de sœur aîné, Süsen, jouée par Nurgül Yeşilçay est tout aussi tragique : mariée à Yusuf (Mert Firat), c’est au Sürtük Night Club que le couple gagne sa vie, lui, par la drogue et autres petits trafics et elle, par la danse, « l’animation » et parfois plus, au bon vouloir des clients.

Ainsi, le film semble traiter de front plusieurs grands fléaux de la Turquie des années 1980 et de sa société multi-identitaire complexe, déchirée entre modernité accélérée et savoir-vivre ancestral : agitation politique des années 1980 (marquées par plusieurs coups d’état), pauvreté, problèmes ethniques liés à l’intégration des kurdes dans la société. Toutefois, si l’histoire de Süsen et Yusuf pris au piège dans la triade infernale pauvreté-drogue-violence est particulièrement bien rendue avec des scènes aussi fortes que violentes, le pari semble un peu moins réussi pour ce qui est des autres questions et le spectateur sortira quelque peu frustré d’avoir cru saisir ce qui ressemble à une dénonciation politique sans pour autant pouvoir ni situer l’histoire dans un contexte précis, ni comprendre les motivations profondes des actions des personnages. Mais peut-être est-ce là un choix délibéré du réalisateur de présenter un scénario qui ne s’inscrit dans aucune période historique précise – alors que dans le livre d’Hasan Kiliç, l’action se déroule clairement au début des années 1980 ? Serait-ce pour démontrer subtilement que ces mêmes fléaux des années 1980 sont toujours d’actualité ? Ou bien serait-ce une stratégie pour éviter censure et autres conséquences négatives d’une critique un peu trop acerbe ?
Quoiqu’il en soit, le résultat est mitigé : malgré la force de certaines scènes, il ressort de cette indubitable mais trop superficielle dénonciation une impression de critique gratuite ou, pire encore, un sentiment de fatalité assez dérangeant.

De ce triste tableau ressort toutefois un personnage doux, discret, bienveillant : c’est le personnage de Gülcan, joué par Vildan Atasever que nous avons eu la chance de rencontrer à Vesoul. Si elle aussi a préféré éviter les questions d’ordre politique tout en reconnaissant qu’en effet, le film présente une image assez négative, critique de la Turquie, elle préfère s’en tenir à son rôle, partant du principe que si dénonciation il y a, c’est le choix du réalisateur uniquement.
Elle préfère mettre en lumière le rôle de Gülcan, qui, bien que beaucoup moins important que dans le livre d’Hasan Kiliç, apporte une dimension supplémentaire au film.
Dans ce personnage de jeune lycéenne brillante, studieuse, réfléchie et courageuse, on peut voir un espoir pour le pays : si ses frères et sœurs ont été emportés dans la tourmente, elle fait le lien, ouvre le dialogue et tente de réunir par un lien d’amour fraternel fort ces destinées brisées. Elle incarne un espoir pour la société turque qui, comme elle, sans nier les fléaux et les difficultés de son pays, saura réfléchir, dialoguer et se battre contre cette fatalité ambiante.


Autour du film : interview de l’actrice Vildan Atasever ; Bande-annonce ; Critique du film Yolda (Fica 2006).

Image extraite du film, tous droits réservés.