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Les brûlures de l’Histoire - Tonnerres Lointains (Asani Sanket)

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Un film de Satyajit RAY (Inde, 1973, 101 mn)

Par Chandrasekhar CHATTERJEE

J’aimerais commencer cet article avec une question concernant l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale : avez-vous entendu parler d’un génocide survenu au Bengale en 1943-44 ?

Oui, oui, vous avez bien lu. Je parle d’un épisode grave et peu connu en Occident qui s’est effectivement passé au Bengale, en Inde sous emprise britannique. Peut-être me reprocheriez-vous le qualificatif lourd que j’ai employé ici, mais comment faire autrement, alors qu’environ trois millions de personnes sont morts à cause de la pénurie de riz, nourriture de base dans cette région extraordinairement fertile du monde, alors que la récolte y était parfaite cette année-là ? C’est précisément cette famine qui est le sujet principal du film Asani Sanket (Tonnerres Lointains, 1973) de Satyajit Ray : la seule fiction bengali projetée cette année et justement sélectionnée dans le cadre de la thématique « Les Brûlures de l’histoire » du 18ème FICA.

Très fidèle au roman bengali de Bibhutibhusan Banerjee (1894–1950), Satyajit Ray nous a présenté ce drame historique à travers le regard d’un couple de jeunes brahmanes qui s’installe dans un cadre bucolique du Bengale. Si l’épouse Ananga prend plaisir à goûter à de longs bains dans l’étang au début du film, son mari Gangacharan, le seul brahmane éduqué du village est plein de projets. Il est instituteur et prêtre du village. Il officie aux célébrations religieuses et donne également des consultations médicales percevant ainsi au passage de larges rétributions en nature, souvent du riz. Tout pourrait aller pour le mieux mais, assez rapidement, des tonnerres lointains commencent à se faire entendre lorsque nous voyons une escadrille d’avions traverser le ciel, faisant ainsi allusion à une guerre inconnue qui gronde au loin. Nous apprenons alors que les Japonais occupent désormais Singapour et seraient sur le point d’envahir une contrée voisine (la Birmanie). En conséquence le prix du riz monte. Il devient de plus en plus difficile à trouver puisqu’il est réservé en priorité aux soldats en période de guerre et c’est donc le début de la famine. L’épicier du village, soupçonné de stocker du riz en cachette est attaqué et son magasin est pillé.

Issu d’une caste supérieure, le couple sera relativement protégé des conséquences physiques de la famine, mais il se trouvera en première ligne pour constater la déchéance morale qu’elle engendre. Nous assistons ainsi à l’ébranlement de l’ordre social. La famine s’attaque évidemment aux conventions qui fondent la société indienne : nous voyons une femme contrainte de se prostituer à un homme pervers contre un peu de riz. L’épouse du brahmane, quant à elle, doit se rendre dans les champs pour travailler rejetant ainsi un tabou social de caste. On voit également un brahmane braver les interdits sociaux, notamment lorsqu’il porte au bord du fleuve une vieille femme intouchable morte, gisant au milieu d’une route poussiéreuse, afin d’effectuer les derniers rites funéraires avant de procéder, de ses propres mains, à sa crémation (pratique strictement réservé à la population soi-disant « impure »). Au cours du film, Gangacharan (le seul brahmane du village en question) prend honteusement conscience que la vie relativement aisée qu’il mène est au détriment des paysans démunis qui n’ont pas même de quoi se nourrir.

Le film se termine quand même sur une note d’espoir puisque nous apprenons qu’Ananga est enceinte, malgré le fait que les villageois affamés se mettent à déambuler piteusement à la recherche de nourriture, et nous voyons défiler les mots suivants sur l’écran : « Plus de cinq millions sont morts de faim et des épidémies au Bengale, lors de la famine de 1943 causée par l’homme. »

La grande famine du Bengale de 1943 est effectivement un événement qui a été négligé par les historiens. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Anglais ont cyniquement ignoré et même facilité la mort de faim de ces quelques millions de personnes dans les régions rurales du Bengale - même si ce nombre fait toujours polémique puisque selon certaines sources, il y en aurait eu six millions. Alors qu’au même moment, l’Inde soutenait significativement l’armée britannique avec plus de trois millions de soldats indigènes. D’ailleurs selon différents historiens, à cette période-là, Winston Churchill exportait de la nourriture de l’Inde dont les habitants avaient pourtant désespérément besoin. Il aurait même empêché l’intervention d’autres pays, prêts à envoyer de l’aide alimentaire à l’Inde.

Asani Sanket dépeint donc à la fois cette horreur infligée aux habitants ruraux du Bengale pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que le regard critique de Gangacharan sur les rigidités de la société indienne, avec ses restrictions et ses privilèges de caste comme sur les sacrifices faits par les moins fortunés pour lui.

Récompensé par l’Ours d’or au festival de Berlin en 1973 entre autres, Asani Sanket est un film classique de Satyajit Ray, dans lequel le célèbre réalisateur nous fait ressentir la pression qui augmente au travers des montées de violences causées par la faim. Le désespoir pousse chacun dans ses derniers retranchements et S. Ray, tout comme le jeune couple de brahmanes, ne peut que constater les dégâts sur cette population laissée à son sort. La nature omniprésente, exposée en revanche comme verdoyante et luxuriante, rend cette tragédie humaine d’autant plus absurde. En outre, comme un certain nombre d’héroïnes de S. Ray, Ananga reste, dans le film, le centre de la moralité et de la pureté éthique. Elle a une longueur d’avance sur son mari puisque c’est elle qui s’adapte promptement au monde qui change autour d’elle. Ainsi par le biais de ces personnages, le réalisateur bengali évoque l’espoir en démontrant la résistance de l’esprit humain, capable de prévaloir sur ces circonstances démesurément rudes.


Autour de ce film : critique Des jours et des nuits dans la forêt (Fica 2010) et Le monde d’Apu (Fica 2014) ; interview de Nemaï Ghosh, photographe de Satyajit Ray.

Images extraites du film. Tous droits réservés.