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Les brûlures de l’Histoire - Inconnu, présumé Français

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Un documentaire de Philippe ROSTAN (France, 2009, 56 mn)

Par Grégory KOURILSKY

Il est de ces sujets qu’on s’étonne de ne pas voir traiter plus souvent – soit qu’ils demeurent tabous, soit qu’on n’y pense tout simplement pas. Inconnu, présumé Français est de ceux-là.

Le documentaire de Philippe Rostan questionne le destin de ces milliers d’individus nés de la colonisation, en particulier des enfants issus d’une mère vietnamienne et d’un père demeuré inconnu – inconnu mais « présumé Français ». La période coloniale reste malgré tout sensible, parce que complexe et se dérobant sans cesse à tout jugement de valeur définitif – cela est peut-être encore plus vrai pour l’Indochine. La domination masculine, si on aime la dénoncer, reste malgré tout une vérité gênante, surtout quand elle touche les fondements de notre histoire. Or ces Eurasiens sont bien le témoignage de cette double domination : celle du colonial sur le colonisé ; celle de l’homme blanc sur la femme indigène.

La colonisation fut au départ, et ce malgré de très rares exceptions, pour l’essentiel une affaire d’hommes. Ces militaires et ces administrateurs envoyés au Tonkin, en Cochinchine, au Cambodge, au Laos, étaient pour la plupart célibataires, et l’administration voyait d’un œil bienveillant les aventures amoureuses que ceux-ci vivaient avec les femmes indigènes. Des enfants qui naissaient de telles unions, la plupart du temps non reconnus par leur père, parfois abandonné par leur mère, on s’en inquiéta fort peu ; jusqu’à ce que la Fédération des Œuvres de l’Enfance française d’Indochine (FOEFI) voit le jour et les prenne en charge. Dans les années 1950, avec l’intensification des combats en Indochine, ces Eurasiens, rejetés à la fois par les milieux français et vietnamien, furent envoyés en France pour être placés dans des orphelinats spécialisés. Séparés de leur famille (y compris des frères et sœurs), ils se retrouvaient seuls dans ces établissements dont la raison d’être, au-delà d’une vocation philanthropique qu’il serait malhonnête de leur nier, était d’en faire des petits Français. Du Vietnamien qu’il n’était pas tout à fait au Français qu’il lui fallait devenir, le petit métis devint au bout du compte quelque chose qui est un peu des deux, tout en n’étant tout à fait aucun. Naviguant entre deux cultures, deux langues, deux histoires, son existence est parcourue par ce qu’on peut appeler sans craindre le poncif une quête d’identité. Cinquante ans après leur arrivée en France, ces hommes et ces femmes dont le destin fut dès le départ tracé par la guerre parlent pour la première fois devant une caméra.

Point de misérabilisme ici. Ces orphelins, dans l’ensemble, ont bien grandi. Pupilles de la nation, ils ont reçu une éducation de qualité qui leur donna des armes pour se hisser au niveau des classes moyennes, voire pour certains, au-delà (l’un d’eux, devenu médecin et poète à ses heures, fait figure du bon notable de province). La fêlure, et elle est de taille, est ailleurs, et il faut le talent de Philippe Rostan pour la mettre au jour. Sans voyeurisme, mais sans fausse pudeur non plus, le réalisateur doit prendre bien des chemins de traverse pour faire ressortir ce que ces hommes et ces femmes avaient enfoui en eux depuis tant d’années, cette différence qu’ils ont dû masquer pour se fondre dans la masse, pour devenir Français. La plupart, ayant atteint aujourd’hui la cinquantaine, ne savent toujours pas pourquoi leur mère a fait ce choix de les abandonner (était-ce des difficultés financières, ou la honte d’avoir fauté avec un Français ?) ; beaucoup n’ont gardé qu’une image fugace de leur père, vite reparti vers d’autres horizons. Plus que des vies racontées dans leur chronologie, ce sont des anecdotes, des souvenirs subreptices qui illustrent leur enfance malmenée. Ainsi de cette petite fille (c’est la femme devenue adulte qui raconte) qui, lors d’une trop rare visite de son père à l’orphelinat, ne le reconnait pas et le salue par un « bonjour monsieur », ce qui ne manque pas de faire fondre en larmes l’intéressé ; la même femme se remémore une chanson que lui chantait sa mère naguère, mais dont le souvenir est tellement déformé que les paroles ne sont plus qu’une glossolalie dont personne n’en comprend le sens ; ainsi de cet homme qui, vingt ans plus tard, retrouve sa sœur et découvre que, alors qu’il recevait une éducation française en pension pavillonnaire, celle-ci vivait dans l’enfer de la prostitution et de l’exploitation sexuelle ; ainsi de ce métis africano-vietnamien qui voua une telle rancœur à son père qu’il refusa de le revoir pendant trente ans, avant de découvrir que celui-ci ne l’avait en fait jamais abandonné ; ainsi du poète qui s’y reprendra trois fois avant de pouvoir lire sans fondre en larmes les vers sans réponse dans lesquels il questionne sa mère qu’il ne revît jamais ; ainsi de cet homme qui se décide, un demi-siècle après son exil forcé, à consulter son dossier conservé aux Archives d’Aix-en-Provence, à la recherche de ses origines. À propos de son père, ne figure que la mention : « inconnu, présumé Français ».

Certains regretteront peut-être l’absence dans le film d’éléments historiques qui pourraient apporter un éclairage sur le contexte de ces aventures humaines. Le fait, par exemple, que dans les premiers temps les autorités coloniales aient délibérément encouragé les relations mixtes, en toute conscience des questions de natalité que ces relations ne manqueraient pas de provoquer, est éclipsé. La Grande Histoire est généralement absente de ce film ainsi que la mise en lumière de ses rouages, qui permettrait sans doute d’expliquer certains phénomènes. Mais on peut aussi penser qu’il s’agit là d’un choix délibéré du réalisateur. De toute évidence, l’ambition de Philippe Rostan n’est pas de faire œuvre didactique. La caméra, et avec elle les yeux et les oreilles du spectateur, se place à l’intérieur de la vie des protagonistes. Plongée dans un flot de souvenirs enfouis et d’émotions incontrôlables, dans toute leur subjectivité, celle-ci vogue au diapason de ces destins traversés par les contingences. Ce processus est d’une efficacité redoutable car l’identification avec les personnages est totale, alors que, paradoxalement, on ressort de la projection sans savoir grand-chose d’eux. Il est certain qu’un procédé plus classique, plus narratif, en forme par exemple de « portraits » ponctués d’une mise en situation historique, aurait sacrifié au factuel la puissance émotionnelle de ce film. La vérité dont nous parle Inconnu présumé Français n’est pas celle, prétendument objective, de l’Histoire. C’est celle du vécu subjectif de ces quelques personnes qui se demandent qui ils sont, comment ils en sont arrivés là et quelle prise ils ont eu sur leur propre vie. À travers leurs questionnements ce sont nos certitudes qui sont ébranlées. Nos souvenirs d’enfance sont-ils réels ? Qu’est-ce qu’un père ? Qu’est-ce qu’être Blanc, Jaune, Noir ? Qu’est-ce qu’être européen, asiatique ? Qui serais-je si ce destin singulier ne m’avait pas fait devenir ce que je suis ? L’identité qui m’a été attribuée reflète-t-elle une réalité ou n’est-elle qu’illusoire ?

Dans leurs incertitudes, ces personnes ont malgré tout trouvé un point d’ancrage. À défaut d’identité prédéfinie, ils s’en sont créé une, bien à eux. Ils la savent inventée, subjective, mais c’est la leur. Leur français approximatif ponctué d’un vietnamien atone qu’eux seuls comprennent, c’est leur pidgin ; la cuisine hybride qu’ils préparent est de leur cru ; leur histoire n’est ni celle du Vietnam, ni celle de la France, c’est la leur, celle des enfants de la FOEFI. Ni Jaunes ni Blancs, ils sont Eurasiens et c’est ce qui les rassemble, chaque semaine, chez l’un ou chez l’autre, pour ces repas au cours desquels ils ressassent, inlassablement, les mêmes souvenirs de pensionnat. Leur identité fabriquée sur mesure est finalement peut-être moins factice que la nôtre, nous qui n’avons connu en la matière que le prêt-à-porter.

L’un d’eux se souvient. Les jeunes amis eurasiens sont au comptoir d’un bistrot. Un groupe de jeunes Noirs entrent, aperçoivent celui parmi eux qui est Africano-vietnamien et l’invitent à se joindre à eux : « frère, viens avec nous ». Le métis ne comprend pas et répond : « Mais je ne suis pas Noir, je suis Jaune ! ».

L’identité n’est-elle pas celle que l’on se choisit ? Avec les moyens du bord …

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