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Hommage à Kore-Eda Hirokazu - After Life (Wandâfuru Raifu )

Un film de KORE-EDA Hirokazu (Japon, 1998, 118 mn)

Par Françoise ROBIN

Le film de Kore-Eda Hirokazu frappe tout d’abord par l’originalité de son thème sous des apparences de grande normalité : c’est un film fantastique sans effets spéciaux. Il se déroule en huit-clos, dans un établissement japonais qui ressemble aux écoles de la république en France.

Là, un institut reçoit des personnes qui viennent de mourir (surtout des vieux, quelques jeunes, des hommes et des femmes). On leur demande, lors d’entretiens individualisés, de déterminer le meilleur souvenir de leur existence. Une collection de vidéo VHS aide les indécis à revoir des passages de leur vie et décider d’une scène. La scène est ensuite reconstituée par l’équipe des travailleurs de cet institut, sous forme de petit court-métrage tourné sur place, non sans avoir consulté les intéressés pour des précisions de couleur, de taille, de lumière. Quand les souvenirs sont ainsi convenablement reconstitués, ils sont joués par des acteurs et filmés.

À la fin de la semaine, durée standard du séjour dans l’Institut, les morts en sursis sont conviés à assister à la projection des films réalisés pendant la semaine. A l’issue de la projection de « leur » film, chacun disparaîtra à jamais, entrant dans la mort définitive en ayant revécu par le cinéma le meilleur moment de leur vie. La scène où la lumière se rallume à l’issue de la projection est particulièrement frappante : cette salle où s’étaient assemblés les morts en sursis qui nous étaient familiers et dont nous avions peu à peu découvert l’existence via leurs meilleurs souvenirs, cette salle est désormais vide. La mort définitive a pu être prononcée, chacun ayant revu sa scène de vie favorite : un vol en avion reconstitué à l’aide d’une cabine d’avion de carton-pâte et de nuages de coton suspendus à un fil ; la danse d’une petite fille en robe rouge ; une discussion entre amoureux dans un restaurant.

Dans cette forme inédite de purgatoire, nul n’est jugé sur les bonnes ou les mauvaises actions effectuées au cours de son existence. Mais la capacité à déterminer ou non un souvenir comme étant le plus emblématique de son existence est le critère qui permet de rejoindre irrémédiablement le monde des morts. Or, certains défunts rechignent à livrer leur meilleur souvenir : soit ils n’y arrivent pas, soit ils s’y refusent. Les récalcitrants, pour qui aucun film n’aura été tourné, deviendront alors à leur tour des pensionnaires et employés de l’Institut, qui prendront en charge le prochain arrivage de morts le lundi suivant, et leur demanderont, à leur tour, de choisir leur meilleur souvenir, pour dire adieu pour toujours au monde des vivants.

Outre la grande fantaisie de son propos, le film de Kore-Eda est profondément humain : le réalisateur a interrogé plusieurs centaines de pensionnaires de maisons de retraite et filmé les entretiens en leur demandant de décrire le meilleur souvenir de leur existence, scènes non jouées dont certaines sont insérées dans le film sous forme d’entretien avec les jeunes employés de l’institut en un jeu habile de champ contre-champ. Fiction par la mise en scène de l’Institut, documentaire par les interviews où les personnes se livrent sans fard, on ne sait parfois plus où est la réalité et où est l’invention, puisque certains des morts en sursis sont des acteurs – notamment les jeunes. Mais deux certitudes se dégagent de ce film : d’une part, Kore-Eda amène chaque spectateur à une introspection similaire : « quel est le meilleur souvenir de ma vie ? », se demande-t-on immanquablement en sortant de la salle et en retrouvant le monde « réel ». D’autre part, le même spectateur, s’il est invité à réfléchir à son existence, prend aussi conscience de l’évidence que « l’autre est un ‘je’ », pour inverser la célèbre phrase de Rimbaud. Chaque personne que l’on croise est une somme de souvenirs, chaque vie humaine est somme toute semblable et unique à la fois, et chacune mérite respect et écoute. Cette fraîcheur, cette attention à l’individu, et la candeur du questionnement sont caractéristiques du cinéma de Kore-Eda, dont on sait qu’il aime particulièrement tourner avec des enfants (Nobody Knows, 2004, I wish 2012), ce qui n’est pas le cas ici. Enfin, dans After Life, les humains terminent leur passage sur Terre par une projection de cinéma, condition nécessaire et suffisante pour partir sereinement vers la mort. Quel plus bel hommage au cinéma ?


Autour de ce film : interview ; critique des films Air Doll, Hana et Nobody Knows ; biographie ; bande-annonce.

Image extraite du film. Tous droits réservés.