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Hommage à Kore-Eda Hirokazu - Air Doll (Kûki Ningyô)

Un film de KORE-EDA Hirokazu (Japon, 2009, 119 mn)

Par Némésis SROUR

« Je suis une poupée d’air, un ersatz pour résoudre le désir sexuel »

Le film s’ouvre sur les images d’un quartier tranquille au Japon. Un homme prend son dîner tout en racontant sa journée à sa femme, qui nous apparaît de dos. Dans un mouvement lent, la caméra change de point de vue et nous découvre le visage de la femme : celui d’une poupée gonflable. L’apparente sérénité a tôt fait de se muer en un terrible sentiment de solitude et d’isolement.

L’étrange surgit au cœur même d’un monde quotidien qui a toutes les apparences de la banalité avec cet homme qui parle à un ersatz d’être humain, à une femme fantoche. En quelques minutes, le réalisateur parvient à nouer le drame de la société japonaise actuelle, à l’heure où ces poupées gonflables y connaissent un marché en pleine expansion. Plusieurs variantes existent, de la poupée sans tête à la poupée en pièces détachées démontable. Le possesseur doit en prendre soin, comme d’un enfant, en la lavant et l’habillant. Elle présente toutefois l’avantage d’être un semblant de femme à disposition, sans « prise de tête » ni prise de risques, pour des hommes trop fatigués d’entretenir une relation humaine, où les sentiments amoureux peuvent trop facilement se muer en liens douloureux.

Mais, que se passerait-il si cette poupée prenait vie et aspirait à vivre selon ses propres désirs ? Le film bascule alors dans le fantastique, lorsque les yeux de la poupée quittent l’expression vide propre aux êtres sans âme, et que quelques gouttes de pluie confèrent à son corps les qualités d’une peau laiteuse et humaine. Dans une sorte de parcours initiatique, elle découvre ce qu’est la vie, la mort, le monde. Et en posant ces questions existentielles à la manière d’une enfant ingénue, elle s’interroge sur les raisons de sa création. Dans une rencontre avec son créateur, elle réalise qu’il y en a des milliers d’autres comme elle, et qu’elles n’existent pas pour elles-mêmes, mais pour les autres, pour les hommes.

« Je suis une poupée d’air, un ersatz pour résoudre le désir sexuel »

Dans ce film, où le fantastique se mêle dans un rapport étrangement profond au réel, le réalisateur, parvient, avec une économie de moyens et une pureté dramatique, à tisser poétiquement des questions de société, existentielles et universelles : la solitude, la femme-objet, l’être-machine. Ces trois thématiques posent finalement la question suivante : qu’est-ce qui différencie un être humain d’une machine ?

Rongés par la solitude qu’ils tentent de combler par différents moyens (la nourriture pour la fille boulimique du film, les cosmétiques rajeunissants pour cette autre qui a atrocement peur de vieillir, la poupée pour les hommes seuls), l’air est la seule chose qui parvient à remplir le monde de vie, à l’instar de l’homme qui, tombé amoureux de la poupée, la vide de son air, pour mieux la remplir de son propre souffle, dans une scène d’amour à l’érotisme freudien, où eros se mêle à thanatos. C’est l’air également qui donne vie à cette poupée, qui prend le risque « d’avoir un cœur », de souffrir, d’aller vers les autres et le monde, de vieillir... et de mourir. Finalement le film dessine en filigrane cette question : de l’être ou de l’ersatz, qui est le plus humain ?


Autour du film : interview vidéo ; critique des films After Life, Hana et Nobody Knows ; biographie ; bande-annonce.

Image extraite du film. Tous droits réservés.