PODCAST

FICA Vesoul

Recherche :
Vous êtes ici : Palmarès 2014 » Prix Inalco

Anup Singh - Interview retranscription

JPEG - 16.4 ko

Le Secret de Kanwar (Qissa : The Tale of a Lonely Ghost)
Un film d’Anup Singh (Inde, Allemagne, France, Pays-Bas, 2013, 109 min)

En 1947, la Partition crée un réfugié : Umber Singh. Il a trois filles. Il s’aperçoit qu’il a perdu sa maison, perdu sa terre et ne comprend pas où est passé son pays. Son pays a disparu. Extrêmement chagriné et amer, il s’en va et se demande ce qui l’attend, quel sera son avenir, sachant que son passé, lui, a disparu, est en miettes.

Et quand il voit ses filles, il se dit qu’elles ne pourront pas perpétuer sa lignée. « Comment me survivre à moi-même, moi qui ne suis plus rien ? » Un réfugié, ça ne vaut rien. Et comme il ne se comprend pas lui même, il cherche quelqu’un qui puisse lui construire cette identité. Ce quelqu’un, sa lumière dans l’obscurité, c’est une fille. Une fille ne peut pas créer de lignée. Il va donc l’élever comme un garçon. Et cette faute va avoir des conséquences.


Anup Singh - Interview


Vous avez réalisé 2 longs-métrages : Ekti Nodir Naam, en bengali et Qissa, en pendjabi.
Ce n’est sans doute pas une coïncidence si ces deux films traitent du même thème de la frontière, de la limite ?

En effet. Il y a d’abord mon histoire personnelle.Tout artiste, qu’il soit cinéaste, poète ou peintre, voit son histoire empiéter sur son œuvre. Tantôt elle reste cachée, tantôt elle prend le dessus. Pour ce qui est de mon travail jusqu’à aujourd’hui, il est assez lié à ma propre vie. Vous parlez de frontière, ou de limite, et il me semble que c’est un thème extrêmement actuel. Il suffit d’ouvrir le journal ou de regarder la télévision pour constater que notre monde se fracture d’une façon ou d’une autre. Or ces fractures engendrent des milliers de réfugiés. Tous les jours. Regardez en Afrique, prenez le conflit israélo-palestinien ou ce qui s’est passé dans les États baltes. Mais parmi tous ces réfugiés, combien disparaissent ? Je suis toujours étonné de voir qu’on pense très peu à cela : le changement des frontières induit la disparition de personnes. Où vont-ils ? Plus tard, on apprend l’existence de charniers humains. Des gens ont été tués, jetés à la mer. C’est ce genre de choses que j’avais en tête. L’histoire de l’Inde repose sur l’année 1947. Une époque extrêmement douloureuse, comme vous le savez, puisque le pays s’est vu diviser sur des critères religieux. La Partition a engendré le Pakistan, devenu République islamique, tandis que l’Inde est considérée comme un pays hindou. Les populations, pourtant, sont les mêmes : elles parlent la même langue, partagent la même culture millénaire. Et cette Partition, cette division des corps, mais aussi des esprits, continue de se faire sentir de nos jours encore, en Inde. Tous les ans ou presque, vous avez un bain de sang. Tous les ans ou presque, on entend des fondamentalistes dire : « Vous n’avez rien à faire en Inde. Partez ! » Ou d’autres qui disent : « Vous n’êtes pas d’ici. Allez en face. » On érige donc des frontières dans tous les domaines. On n’arrête pas d’en créer. Je me suis demandé comment apparaissaient ces frontières et comment nous arrivions à en sortir vivants. J’estime que dans toute aventure, il y a deux côtés. De l’un, j’ai l’impression d’avoir été arraché à un endroit, envoyé ailleurs, expulsé. C’est le statut d’exilé, qui s’accompagne d’un sentiment de dégoût, de violence et d’amertume tenace. De l’autre, si nous avons été chassés, abandonnés, que nous ne savons plus où nous sommes, il y a aussi une grande stabilité, si l’on y réfléchit. Ritwik Ghatak, que je considère comme mon maître en cinéma, posait toujours la même question dans ses films : « Qui n’est pas réfugié ? » Chaque être humain en ce bas monde est un réfugié d’une façon ou d’une autre. Ce qui ne nous empêche pas d’y vivre, et d’y vivre heureux. Il est donc possible de revendiquer son statut de réfugié, de se l’approprier. Ce sont ces deux points de vue sur la notion de frontière que vous retrouverez dans mes deux films.

Vos films décrivent un face-à-face.
De quel côté vous situez-vous ? Et votre famille ?

C’est une longue épopée. En 1947, mon grand-père est devenu réfugié. Ma famille est de Rawalpindi, ville qui fait aujourd’hui partie du Pakistan. Et comme mon grand-père était sikh, il devait partir en Inde. Mais il n’a pas pu. Il était très abattu, s’est senti complètement déraciné. Alors il est parti en Afrique, où un oncle maternel lui avait proposé d’immigrer. Mon père avait trois ans à l’époque. Il a grandi en Afrique et n’est pas retourné en Inde avant l’âge de 45 ans. Je suis donc né en Afrique mais j’allais souvent en Inde jusqu’à l’âge de 14 ans. Puis est arrivé Idi Amin Dada et toute ma famille a émigré. Nous sommes arrivés en Inde, mais comme mon père n’avait aucune expérience du pays, il n’a pas pu y rester longtemps. Il disait ne pas se sentir chez lui. Nous sommes donc repartis, pour aller en Angleterre, à Londres. Et de Londres, ma vie professionnelle m’a emmené à Genève, où j’ai obtenu un poste de professeur dans une école de cinéma. Je faisais aussi des films. J’ai mis 12 ans à faire ce film avant de pouvoir enfin vous le présenter. D’un côté, Qissa contient toute l’histoire de ma famille, mais j’ai aussi essayé d’y exprimer ma conception de la frontière, de la limite, sans doute plus encore que dans mon premier film.

Peut-on dire que Qissa est un film sur l’homosexualité et le genre ?

C’est un film sur toutes les frontières, les limites que nous pensons devoir créer. Ces frontières que nous tenons tant à imposer aux autres que nous sommes prêts à tuer pour elles. Parce qu’elles constituent notre cadre, qu’elles forment notre civilisation. Nous avons instauré des frontières de toutes sortes : « Ici, c’est mon pays. Et tout autour, ce sont mes ennemis. » Nous avons créé des frontières de toutes sortes. Décrété que dans le règne du vivant, nous occupions le rang le plus élevé : tout le reste, c’est bon à manger. Nous avons proclamé la supériorité de l’homme sur la femme. Nous avons fait du mariage la seule voie possible, en dehors de laquelle toute relation entre deux personnes est condamnée. Nous avons imposé un modèle pour nos enfants et s’ils ne s’y conforment pas, ils sont bons pour la prison. Nous avons érigé une quantité de frontières dans nos têtes. Et j’ai le sentiment que ces frontières nous saignent, nous déchiquètent. Juste pour avoir le sentiment d’exister. Nous vivons dans la peur. Comme je vous le disais, tout le monde vit avec cette peur intérieure d’être réfugié. Tout le monde. Mais nous cachons cette peur, et pour nous conférer une identité, nous proclamons : « je suis un homme », « je ne suis pas homosexuel », « je suis hétérosexuel », « je suis indien », « je suis pakistanais », « je suis européen », « je suis américain »... Toutes ces identités sont fabriquées. Et en les fabriquant, nous nous éloignons les uns des autres à tel point qu’on ne se rend même plus compte que progressivement – ou pas si progressivement – nous nous anéantissons mutuellement. Nous anéantissons les sentiments de l’autre, sans y prendre garde, mais nous lui prenons même sa vie sans nous en apercevoir. Et tout cela à cause de ces frontières que nous avons érigées. C’est quelque chose qui me fait très peur. J’ai vu une quantité de gens en souffrance, des victimes des frontières. Comme je le disais, il suffit de lire le journal ou d’allumer la télévision : il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un ne meure pour une question de frontière, quelle qu’elle soit. En Russie, on tue les homosexuels, en ce moment même. Partout dans le monde, les femmes sont considérées comme des êtres inférieurs. Dans quel monde vivons-nous ? Qu’avons-nous à gagner de ces frontières ? Pour affirmer notre propre identité, nous écrasons l’identité de tous les autres. À quoi bon ?

Pourquoi avoir choisi de tourner votre film en pendjabi ?
Cela ne risque-t-il pas de compliquer la sortie du film au niveau national ?

Si, certainement. Si j’ai mis 12 ans à faire ce film, cela tient pour beaucoup au choix de la langue. On me disait qu’en hindi, mon film serait montré partout. Mais je trouve – et l’on revient à cette notion de frontière – que chaque langue a ses intonations propres, son charme particulier, sa musique. Et je me suis dit que si l’on voyait des Pendjabis à l’écran, dans des paysages du Pendjab, dans des tenues du Pendjab, et que ces gens parlaient hindi, il y aurait une dissonance par rapport au cadre environnant et à sa musique. J’ai toujours demandé aux acteurs de parler dans une langue qui fasse écho à l’air ambiant, à la végétation et aux montagnes de l’arrière-plan. Tout cela doit s’accorder. Car c’est la langue qui leur donne leur propre son. La langue fait ressurgir la musicalité créée par nos ancêtres et ce que nous avons enfoui au plus profond de notre inconscient. C’est quelque chose de primordial pour moi. C’est pourquoi je n’ai jamais pensé faire ce film en hindi ou en anglais, ce qu’on m’avait suggéré pour toucher un public encore plus vaste.

Mais vous avez confié les deux rôles principaux à Irrfan Khan et Tilottama Shome, qui sont originaires du Rajasthan et du Bengale.
Irrfan Khan ne parle pas pendjabi, comment avez-vous fait ?

C’est très amusant et cela rejoint l’idée que je me fais du Pendjab. Comme vous le savez, le Pendjab est une région de l’Inde qui a toujours été ouverte sur l’extérieur. Les peuples qui nous ont conquis sont tous arrivés par le Pendjab : les marchands, les caravanes, les bouddhistes sont arrivés et repartis par le Pendjab. L’arrivée du soufisme en Inde s’est faite elle aussi par le Pendjab. Cette région a donc toujours été comme un caravansérail où se croisaient des gens de tous pays, venus de Chine, d’Iran, d’Iraq, de Turquie, de Mongolie, d’Espagne... En toute logique la région s’est considérablement étendue. Et vous seriez surpris d’apprendre que la langue pendjabie comporte aujourd’hui encore des mots qui viennent du chinois ou encore du persan, du mongol ! Le pendjabi est une langue très curieuse, avec des mots venus d’ailleurs dans la langue courante. C’est quelque chose que je trouve formidable : nous parlons une langue qui inclut le monde entier. Nous n’avons exclus personne. L’autre chose, c’est le soufisme. Les soufis ont apporté quelque chose en Inde, en dehors de leur immense héritage poétique, intellectuel et philosophique : c’est la parabole, ou qissa. Imaginez une histoire d’amour entre un homme et une femme qui se rencontrent pour la première fois et tombent amoureux l’un de l’autre. Or ils sont originaires des deux rives d’un fleuve. En général, c’est l’homme qui est
l’étranger ; la femme, elle, est sur place. Mais il y a ce fleuve qui les sépare. Le sens de cette parabole, dans la pensée soufie, est que l’âme humaine est toujours reliée à l’extérieur, d’une façon ou d’un autre. Un extérieur inconcevable, que nous appelons l’Âme suprême. Il y a un lien entre l’âme humaine et l’au-delà, quelle que soit notre façon de l’envisager. Pour moi, c’est ce qui se trouve au-delà de la frontière, cette frontière érigée par l’homme, ou celle du fleuve, si vous préférez : l’amour. Et c’est donc cet amour, par-delà la frontière, que je cherche à évoquer.autre. Un extérieur inconcevable, que nous appelons l’Âme suprême. Il y a un lien entre l’âme humaine et l’au-delà, quelle que soit notre façon de l’envisager. Pour moi, c’est ce qui se trouve au-delà de la frontière, cette frontière érigée par l’homme, ou celle du fleuve, si vous préférez : l’amour. Et c’est donc cet amour, par-delà la frontière, que je cherche à évoquer. Quand je parle à Irrfan Khan, par exemple : est-il hindou ? musulman ? chrétien ? pendjabi ? marathe ? En tant qu’acteur, où se situe sa frontière ? Je trouve qu’Irrfan Khan est un artiste qui ne cesse de transcender ses propres limites. Et ce que je cherche à montrer dans mon film, cet amour situé au-delà de la frontière, je l’ai trouvé chez Irrfan. L’amour qu’il porte à son art se situe au-delà des limites de l’intellect. Au-delà des limites de sa religion. Au-delà des limites de son sexe. C’est pour cela que je le considère comme un artiste tout à fait unique. Je n’en vois pas d’autre comme lui actuellement en Inde. C’est pour cela que je l’ai fait jouer dans mon film. Le thème de mon film et sa façon d’être au monde coïncident parfaitement.

Qissa va-t-il sortir en Inde ?

Oui, et j’en suis très heureux. Ce sera peut-être en avril 2014. Et ce sera un lancement national, dans toute l’Inde, pas juste au Pendjab. Le film a été montré dans plusieurs festivals en Inde et l’accueil du public a été excellent.

Mais il y a dans votre film une scène dans laquelle l’actrice exhibe sa poitrine.
Cela ne va poser problème ?

Si, bien sûr. Un très gros problème ! Comme nous le savons tous, il existe une frontière esthétique en Inde. Quand je tournais mon film, on en a beaucoup discuté. Que fallait-il faire ? Je savais bien que cette scène serait certainement coupée. Alors je me suis dit qu’il fallait la tourner un peu différemment, d’une façon qui convienne à l’Inde, mais que ce soit moi qui la fasse, pas quelqu’un d’autre qui la coupe. Que ce soit moi qui trouve un moyen de montrer cette scène aux gens. Et c’est ce que j’ai fait.

Une petite question pour finir : l’enfant qui joue le rôle de Kanwar est-il un garçon ou une fille ?
Les avis étaient très partagés parmi les membres du jury de l’Inalco.

C’est un petit garçon qui s’appelle Danish Ansari. Il a cette particularité que sa frontière, la frontière du genre, a un tracé assez fluide. Si vous regardez les enfants sikhs, les petits garçons, ils sont comme cela jusqu’à l’âge de 14 ans, du fait qu’ils portent les cheveux longs. En fait, on a du mal à dire si ce sont des garçons ou des filles. On en joue, on s’en amuse beaucoup. Ce jeu se retrouve chez Danish. J’ai eu énormément de chance de trouver un acteur comme lui, capable de vous faire douter de la réalité de son genre.

Propos recueillis par François-Xavier Durand


Autour du film : la critique, l’interview vidéo, la biographie.

Affiche du film. Tous droits réservés